Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire des seigneurs désœuvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes! lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence, s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de gaieté de cœur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation fraternelle à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses Mémoires!

Dugazon n'en dormit pas de la nuit.

Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du déjeuner; il manda sa sœur près de lui; son visage avait revêtu son expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à Auguste dans Cinna.

—Prends un siége, ma sœur

Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta.

—Ma sœur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même au bal de l'Opéra…

—C'est vrai…

—Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de tous pays… J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma sœur, la honte, le crime et le sang!…

—Vous m'épouvantez!

—Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque.