Ainsi parlait Béquet, ce vrai confesseur littéraire de mademoiselle
Mars, Béquet, qui lui avait fait partager le premier son amour pour les
poètes, son culte pour Saint-Simon. Mademoiselle Mars avait aimé
Saint-Simon parce que Béquet l'aimait.
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Et par ce trait seul, vous pouvez voir tout d'abord à quelle femme et à quel esprit nous allons avoir affaire. Célimène lisant le chapitre des ducs à brevet, n'est point une Célimène comme il en naît tous les jours. Ajoutez à cela que mademoiselle Mars eut pour père un membre de l'Institut, Monvel; qu'elle fut appelée toute jeune à connaître les premiers, les plus excellents auteurs de son temps; que la cour elle-même lui sourit à sa naissance; que tout ce qu'il y avait en France d'esprits éclairés, ardents et chaleureux protégea cette jeune enfant; et dites-nous si les fées de la fable mollement penchées sur un berceau trouvèrent un plus brillant avenir à prophétiser?
Ce que m'avait dit Béquet de ce caractère surprenant me donnait, je l'avoue, le plus vif, le plus sincère désir de connaître mademoiselle Mars; et comme ici les dates peuvent servir à l'appréciation de cette étude, je dois ajouter que Béquet me parlait ainsi de son idole constante à l'époque où mademoiselle Mars allait, disait-on, prendre sa retraite, emportant avec elle, dans un seul pli de sa robe, tous ces chefs-d'œuvre qu'une autre magicienne ne devra plus de longtemps, hélas! ressusciter avec sa baguette et son sourire.
La première fois que je vis l'auteur du Mouchoir bleu, chose singulière! Béquet se rendait lui-même à la vente d'une bibliothèque, celle de M. Chalabres, dont mademoiselle Mars était légataire universelle. La Revue de Paris publia, à cette occasion, un article de moi: ce fut mon premier essai littéraire. Béquet présenta lui-même cet article à la Revue. C'est au nom de mademoiselle Mars que je dus ainsi ma première inscription sur un registre de la presse. Cette date m'était demeurée présente à l'esprit, quand j'appris, à quelque temps de là, le nouveau domicile que s'était choisi Béquet, à Saint-Maur. Loëve-Veymars et moi nous reçûmes un jour une lettre de Béquet: il nous invitait à aller dîner le lendemain dans son ermitage. Nous nous promîmes bien, l'un et l'autre, de ne pas manquer à ce rendez-vous, dans lequel, je dois le dire, il entrait pour moi un vif désir de curiosité. La nature de nos travaux nous avait tenus quelque temps éloignés les uns des autres; ce rendez-vous littéraire avait donc pour nous un grand charme. En me couchant, je l'avoue, je relus un peu mon Horace, n'ayant pas oublié que Béquet était bien capable de nous parler latin à dîner.
II.
Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous êtes bien heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses ombrages sont inondés de poussière, d'une poussière à désespérer la palette des peintres.
Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, où l'on transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il m'avait toujours semblé que la maison d'un poète devait être fraîche et souriante; je trouvai l'habitation de Béquet froide et morose. Quoi de plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis délicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs poëmes, tous leurs rêves aboutissent à une mauvaise treille, à des gazons brûlés et à une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade!
Cela me fit penser à regarder un peu la servante de notre ami.
C'était un composé curieux, qui tenait à la fois de la gouvernante, de la tourière et de la Maritorne; elle avait en main un pot de réséda quand nous entrâmes, et elle le laissa tomber à notre aspect, en manifestant les signes de la plus grande surprise.