—On ne nous attend donc pas? demandai-je à Loëve-Veymars.

Il n'eut pas le temps de répondre, une fenêtre s'ouvrit: il en sortit la tête de Béquet.

—Ne parlez qu'en allemand à la Bérésina, nous dit-il, car elle est bien digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous n'aurez pas d'indigestion!

Le dîner était frugal, en effet, et nous essuyâmes, à son endroit, un feu roulant de citations latines. Nous y répondîmes humblement par l'offre d'un pâté de Chevet, que nous tirâmes de notre voiture. La Bérésina nous fit une mine gracieuse. Elle se démit vite de sa mauvaise humeur, et nous nous assîmes.

Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu'à écouter. Loëve-Veymars, à qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: O navis referent in mare! etc, était un spirituel lutteur; il entama bientôt une escarmouche piquante avec Béquet. Le talent de Loëve-Veymars était net, concis, plein de charme et d'élégante atticité. Aucun auteur n'a laissé sur le théâtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de plus fines appréciations. On mit de côté les poètes latins pour parler de mademoiselle Mars. La Bérésina ressemblait à Laforêt: elle écoutait. Le dîner fut long et très gai; Béquet nous y lut la seule lettre qu'il eût reçue de mademoiselle Mars à titre d'éloges; il y était question du Mouchoir Bleu. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela était délié comme Marivaux. Il avait fallu faire violence à la modestie de Béquet pour qu'il nous allât chercher cette page précieuse[1]. La conversation qui suivit cette lecture eut pour objet différents épisodes de la vie de mademoiselle Mars; Béquet nous conta, entre autres, le trait suivant:

Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,—je ne sais plus en quelle année, ce devait être vers 1825,—un jeune homme de bonne mine qui lui présenta un manuscrit. Ce garçon avait vingt ans, il était venu de sa province à Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du Théâtre-Français, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se faire présenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait âme qui vive. Un soir il entre au théâtre, où mademoiselle Mars jouait Fanchette de la Belle-Fermière. Il la regarde, il l'admire, il sort du parterre à moitié fou. À peine dans Paris, il s'aperçoit bien vite qu'il n'était pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son père; il emploie le peu de ressources qu'il a à s'habiller convenablement. L'idée de voir de plus près mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une telle force que le lendemain, en se levant et après s'être équipé, adonisé de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier blanc, puis le voilà qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estimé dans sa province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'écoute, elle lui parle avec bonté, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se déferre tout-à-fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il se lève, puis le voilà courant avec cette rame de papier,—ce drame mensonger d'un pauvre enfant!—jusqu'aux alentours du Palais-Royal.—J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mépriser! Il entre chez un armurier, et achète un pistolet. Le soir, et je ne sais à quelle occasion, il est invité chez un de nos plus riches banquiers. M. Shikler, de la place Vendôme. Le jeu à la mode était alors l'écarté. Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table à laquelle on le convie de s'asseoir; il n'a jamais joué de sa vie, le voilà qui joue. Il passe une première fois, une seconde, une troisième, en un mot, il passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu une fortune; il a peur, il perd la tête… Cependant il faut se lever, il ramasse les pièces éparses sur le tapis, fuit par le grand escalier et les jette à pleines poignées aux laquais de M. Shikler.—Quel malheur! s'écrie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur! oh! j'ai gagné! j'ai gagné, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur!

Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalté par les événements de sa journée, il se brûle la cervelle…

Béquet connaissait la famille de ce jeune homme; il était le lendemain dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reçoit une lettre annonçant cet événement: cette lettre était du maître de l'hôtel habité par le jeune homme. Béquet se lève en s'écriant: «Le pauvre N…! oh! si vous l'aviez connu! C'était bien le garçon le plus timide, le plus gauche… Je ne le savais pas encore à Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!» Tout en parlant ainsi, Béquet regardait mademoiselle Mars; il la voit pâle et tremblante.

—Mon Dieu! s'écrie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez moi avec un manuscrit?

—J'ignorais cela, dit Béquet.