—Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'énergie! Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux!
On était fait à ces bizarreries, on savait qu'il marchait à pieds joints sur ses élèves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait à son but aussi sûrement que les plus calmes; la leçon finie, il se rejetait dans son fauteuil à oreillières, les pieds appuyés sur le garde-feu de la cheminée, et repassant en lui-même le rôle qu'il devait jouer le soir.
Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par semaine conter à mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me trompe, de méchant. C'était le fou en titre des salons et des ruelles! Cette fois il arrivait moucheté de perles et d'acier, coiffé de frais, chaussé comme un ange, d'autres fois crotté et trempé jusqu'aux os, et tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon à Hippolyte Mars, devinez-le… c'était un théâtre de marionnettes, un théâtre que notre spirituel comique peignit lui-même: il jouait, avec ces figures découpées, des proverbes et des parades à désespérer Jeannot[27]. Nous reviendrons sur Jeannot, qui alors était à la mode, mais nous ne pouvons quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite par cet auteur original à Desessarts, et dont les auteurs du Duel et du déjeuner ont trouvé moyen de faire une charmante pièce. Nous citerons le plus brièvement possible cette anecdote, qui se trouve consignée dans l'Histoire du Théâtre Français, par Étienne et Martainville:
«Desessarts, dont la corpulence était devenue le point de mire des plaisanteries de Dugazon, fut prié un jour par ce dernier de venir avec lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il était besoin d'un compère intelligent. La ménagerie du Roi venait de perdre la veille l'unique éléphant qu'elle possédait, et les gazettes avaient publié, sur cet intéressant animal, des articles nécrologiques. Desessarts consent à ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement du costume qu'il devra prendre.
—Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es censé représenter un héritier.
Voilà Desessarts en habit noir complet, avec le crêpe obligé et les pleureuses. On arrive chez le ministre.
—Monseigneur, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la perte du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi; mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir à Sa Majesté l'occasion de reconnaître les longs services de notre ami Desessarts: en un mot je viens au nom de la Comédie-Française, vous demander pour lui la survivance de l'éléphant.
On peut se figurer l'étonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et la colère de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle Dugazon en duel. Arrivés au bois de Boulogne, les deux champions mettent l'épée à la main.
—Mon ami, dit Dugazon à Desessarts, j'éprouve un scrupule à me mesurer avec toi; tu me présentes une surface énorme, j'ai trop d'avantages, laisse-moi égaliser la partie.
En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne, trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute: