—Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas.
Le moyen de se battre après une pareille clause! Ce duel bouffon finit par un déjeuner.
D'après ces détails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur fabuleuse de ce comédien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de Tartuffe, une table faite exprès et plus haute qu'à l'ordinaire, afin qu'il pût se cacher dessous. Son prodigieux appétit répondait à sa grosseur, il mangeait en un repas ce qui eût suffi à quatre hommes.
Grandménil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrès de la petite Hippolyte jusqu'à ce qu'elle eût douze ans. Quand Grandménil et Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison, mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une pour Grandménil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du temps les portières des carrosses de place trop étroites pour le recevoir. Les huîtres que Dugazon, son persécuteur éternel, lui fit manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amères à digérer que sa présentation chez le ministre pour la place dont il a été question plus haut; on sait que Dugazon avait mesuré malignement pour cet invité la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un restaurant dont l'allée était des plus étroites. Le déjeuner était pour midi. Desessarts arrive, Dugazon était à la croisée.
—Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en décoiffant une bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commencé.
Desessarts se présente en vain à la porte de l'allée; à peine peut-il introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui criaient toujours d'entrer. Force fut à Desessarts de manger les huîtres dans une maison voisine, où l'on transporta le déjeuner à sa prière. Le renard invité par la cigogne se trouvait aussi à plaindre.
Grandménil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits prononcés, des yeux vifs, perçants, sous d'énormes sourcils noirs, c'était un physique sec et convenant merveilleusement au rôle d'Harpagon[28], de longues mains pâles, décharnées, et des jambes, véritable étude d'anatomie! Il n'avait point encore de château, et avait joué pendant longtemps les rôles de grande livrée en province; il vint à Paris, il y débuta dans l'emploi des manteaux par le rôle d'Arnolphe. C'était un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-être, l'Avare de Molière; encore lui eût-il rendu des points, comme on va le voir par le trait suivant, que je dois à l'amitié de feu M. Campenon, qui l'avait beaucoup connu.
Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous ses costumes. Au premier incendie de l'Odéon, je crois que c'était le 20 mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice. À la nouvelle de ce feu terrible, Grandménil accourt éperdu. Déjà les échelles sont appliquées contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de l'édifice.
—Pompez sur mon secrétaire, disait le pauvre directeur, il y a là des manuscrits de vingt auteurs!
—Sur ma caisse! disait le caissier.