Revenons maintenant à la scène qui se passait au foyer.
À peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bièvre, que, craignant son ressentiment, elle s'esquiva.
—J'ai toujours ce malheureux contrat sur le cœur, reprit de Bièvre, qui l'avait bien reconnue; cette femme-là, j'aurais dû m'en douter, ne fera jamais de marché d'enfant!
Ce sarcasme lancé contré les mœurs de Raucourt, de Bièvre demanda à
Champcenetz ce qu'il pensait de la pièce.
—Pourvu que ce ne soit pas comme à la comédie du Persiffleur, de
Sauvigny, lui dit-il.
—Pourquoi? demanda Champcenetz.
—Parce que le Persiffleur avait, ce soir-là, tous ses enfants au parterre, répondit de Bièvre.
M. de Bièvre continua sur ce ton, qui était alors bien plus de mode qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange, entrant au foyer, s'y voyait saluée par lui du nom de l'Ange-lure, de l'Ange-eu, etc. Il était temps que Champcenetz prît le marquis à partie, car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pièce avant la grande.
Champcenetz était un homme dont Rivarol avait dit: il se bat pour les chansons qu'il n'a pas faites; il aurait pu ajouter que l'esprit de Champcenetz était frère du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiquât; il était prodigue et paresseux de ce côté-là comme un homme riche. En revanche, il ne souffrait pas qu'on dénaturât ses plaisanteries. Voir tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des outrages. Un an avant cette révolution qui advint si mal pour lui, il se trouvait dans le foyer de la Comédie avec Dugazon, que plusieurs seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant à ces hommes titrés: «Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la canaille!» Champcenetz écoutait, et il répétait à voix basse: Nous, nous!…
—Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire à ce mot? lui demanda Dugazon.