Peu s'en fallut qu'il ne se heurtât contre mademoiselle Olivier, délicieuse enfant qui devait jouer ce soir-là le rôle de Chérubin.

Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rôle qu'à la sollicitation de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cédât aux instances de cet acteur, il fallait qu'il eût reconnu un talent hors ligne à mademoiselle Olivier. C'était en effet une charmante personne, qui rappelait par son éclat et sa fraîcheur ce qu'Hamilton a dit des beautés anglaises[34]; elle avait reçu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cité qui battit des mains à Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadrée par de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour une blonde, une fraîcheur telle qu'on l'eût prise pour Diane sortant du bain, une taille de fée, un caractère d'ingénuité, de noblesse et de décence, telles étaient les qualités de cette suave enfant qui devait jouer le rôle de Chérubino dit amore.

Le masque de Melpomène, son poignard et son cothurne lui déplurent bientôt; elle était si belle dans l'Alcmène d'Amphitryon, dans Agnès, dans le Philosophe sans le savoir! Mais ce qui frappait le plus les spectateurs, c'était sa rare décence. Une voix limpide, notée comme une musique, une naïveté exquise et pleine d'abandon, quelque chose de triste et de virginal tout à la fois formait l'ensemble de cette intéressante actrice, à laquelle le public ne cessa jamais de donner les preuves du plus flatteur intérêt. Il ne tarda pas à la comparer à mademoiselle Gaussin.

D'une modestie, il y a plus, d'une timidité excessive, cette jeune fille qui devait mourir à vingt-trois ans portait au théâtre les qualités estimables qui l'avaient fait chérir et estimer à la ville, elle rendait pur et presque innocent chaque rôle dangereux. Ainsi en fut-il de celui d'Alcmène, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilité, de la noblesse, et un degré singulier d'élévation.

Ce soir-là elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables à coup sûr d'esprit, de manières et de tournure. Elle était entre Beaumarchais et Préville.

Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apporté une grande boîte de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui offrir avant le lever du rideau,—M. de Bièvre courut lui offrir, lui, des calembourgs[35].

On connaît la distribution du Mariage de Figaro. Molé seul avait des droits au rôle d'Almaviva, puisqu'il l'avait déjà si élégamment représenté dans le Barbier de Séville; la comtesse fut donnée à mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua Suzanne; Préville refusa le rôle de Figaro pour choisir celui de Bridoison, ce refus dénotait un comédien qui imprime son cachet aux moindres rôles; Figaro échut enfin à Dazincourt, et le joli page à mademoiselle Olivier.

Tous ces personnages étaient descendus déjà dans le foyer de la Comédie bien avant la pièce, quand un fracas terrible retentit aux portes de la salle. La rue Quincampoix et les spéculateurs de la régence n'étaient rien près de cette foule. La plupart de ces spectateurs faméliques n'avaient point dîné; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa loge, ce qui parut le signal d'un véritable banquet… En un instant la salle devint une taverne…

On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants:

—Un aile de poulet à madame la comtesse!