Et, comme on l'a pu voir, elle s'était fait conduire chez madame Monvel, sous l'empire de cette idée.

La leçon que devait donner Monvel en un lieu si éloigné n'était pas, cette fois, une leçon ordinaire. Attaqué la veille dans son honneur par un pamphlétaire anonyme, devenu le héros d'une anecdote scandaleuse et apocryphe, Monvel, bien que blessé, s'était promis d'en tirer vengeance; il avait en main la brochure qui le salissait, et, comme elle s'adressait de prime abord à ses mœurs, il s'était constitué son propre juge. Un parrain comme Dugazon eût gâté l'affaire par l'effervescence de sa colère: Monvel jugea plus sage d'en référer aux premiers soldats qui passeraient.

Son adversaire avait été prévenu par un mot de lui, et ce qui surprendra peu, c'est que ce fût ce même chevalier Drigaud, à qui Beaumarchais s'était adressé déjà, comme on l'a pu voir, pour venger la jeunesse et l'innocence de Contat. Ce misérable, chassé des gardes-françaises, s'était retiré à Sablonville, à l'exemple de Chevrier, son digne maître en mensonge. Il lançait de là ses flèches empoisonnées et correspondait en Angleterre avec Morande. Récemment encore il venait d'être compris dans le testament ironique de Desbrugnières, l'inspecteur de police[45], sous les deux codicilles suivants:

«Je lègue au chevalier de D… une paire de bottes fortes, une selle et un fouet de poste, pour se transporter avec plus de célérité partout où il y a quelque vilenie à faire et quelqu'argent à gagner.

«Item au même tous les coups de bâton qui me seront dus à Paris ou ailleurs, au jour de mon décès.»

Ce chevalier de raccroc voulait se remettre en honneur, il avait donc accepté la rencontre de Monvel.

Celui-ci le vit bientôt apparaître, l'air rogue, mutin, et se donnant tout l'air d'un véritable César.

—Vous savez ce que j'ai le droit d'attendre de vous, dit Monvel en toisant le pamphlétaire; voici mes seconds, je demande pardon à deux braves de les faire assister au châtiment d'un faquin!

Ces deux témoins, rencontrés fort à propos par Monvel, se trouvaient être MM. Deschamps et d'Héliot, adjudants de la garde à la Comédie-Française. Ils connaissaient Monvel, et avaient semblé ravis de pouvoir lui être bons à quelque chose.

—Vous nous prêterez vos deux épées, avait dit Monvel aux deux officiers, l'affaire ne sera pas longue.