—Non, parbleu! reprit M. Deschamps, car je reconnais monsieur… Il a été chassé du corps pour ses hauts faits… Seulement, il me paraît bien engraissé.
Cet embonpoint n'avait gagné que le buste de Drigaud, dont les jambes n'étaient pas grasses. Il parut suspect à M. d'Héliot, qui s'empressa de le vérifier.
Quand M. Deschamps somme notre chevalier, qui a mis déjà habit bas, de se laisser tâter par lui, voilà que notre homme refuse; il pâlit, il balbutie… On écarte sa chemise, il avait sous elle trois ou quatre mains de papier blanc!
Les deux adjudants partent d'un éclat de rire.
—Oh! vous êtes un homme de précaution, chevalier!
Confondu de la découverte de sa cuirasse, Drigaud voulut faire de nouveau le rodomont; mais les seconds de Monvel faillirent l'écraser de coups. M. d'Héliot parla d'une lettre de cachet qu'il se faisait fort d'obtenir de M. de Breteuil, et tout fut dit. Les marmitons du traiteur de la porte Maillot reconduisirent le pauvre diable avec des huées jusqu'à son gîte.
—C'est le seul papier que je lui pardonne, reprit en souriant Monvel, le seul qu'il n'ait point noirci!
—Vous vouliez vous battre, quoique malade du pied! dirent les deux adjudant à Monvel d'un ton de bienveillant reproche.
Cette affaire n'eût pas laissé grande trace dans l'esprit léger de Monvel, si, en retournant de là vers la salle nouvelle de la Comédie-Française, au faubourg Saint-Germain[46], il n'eût rencontré en chemin Dugazon, armé de l'abominable brochure. Dugazon, véritable capitan de Cyrano, porta à son ami un coup mortel, en lui apprenant les interprétations perfides auxquelles prêtait cet écrit, répandu à la vérité sous le manteau, mais qui diffamait un des plus beaux talents de la Comédie, pour l'amusement des désœuvrés. À l'entendre, Monvel devait quitter la France ou tuer ce misérable. Quand Monvel lui eut raconté l'histoire des mains de papier, Dugazon partit d'un sublime éclat de rire.
—Puisque ce nigaud veut être relié, dit-il, nous aviserons à le faire dorer sur tranche, aux frais du roi, dans quelque Bastille digne de lui! Je pense toutefois qu'il est bon que tu te montres au foyer; nous sommes précisément en réunion, viens avec moi!