Monvel avait suivi Dugazon; il était entré dans le foyer, mais quel accueil! En vérité, il s'agissait bien là de Drigaud et de calomnie; il s'agissait de Gustave III et de Stockholm. Molé, Dazincourt, Préville, Desessarts, Fleury, entouraient M. Delaporte, le secrétaire ordinaire de la Comédie, qui tenait en main une lettre de Suède, où il n'était question que de la troupe française, entretenue si magnifiquement par Gustave. Le récit de ces libéralités suédoises était bien fait pour donner à penser aux articles amoureux de la fortune: par bonheur, en ce temps Monvel ne l'était que de la gloire. Comédien à la mode, auteur agréable, homme du monde couru et fêté, il ne rencontrait que des amis dans le public; en retranche, les jaloux ne lui manquaient pas. À son arrivée dans le foyer, il trouva plusieurs de ces bons amis, tenant en main la rapsodie du cuistre Drigaud; on l'entoura, on le pressa, on lui marcha presque sur ses escarpins.

—Est-il vrai que vous nous abandonniez? demanda Brizard, honnête homme s'il en fut, mais qui ne se doutait pas en cette occasion qu'il attachait le grelot.

—L'ingrat! poursuivit mademoiselle Fannier, il nous préfère le Nord! Prenez-y garde au moins, ajouta-t-elle, on devient de glace dans ce pays-là.

—Je gèle rien qu'à y songer, reprit madame Préville.

—Nous ne sommes pas dignes de M. Monvel, reprit madame Bellecourt.

—Nous mépriseriez-vous? fit sèchement mademoiselle Sainval.

Monvel se demandait d'où pouvait venir à Delaporte cette maudite lettre de Suède; il avait caché les propositions royales à tous ses amis, même à Dazincourt et Dugazon.

Mademoiselle Contat vint au secours de ses doutes, en lui disant à l'oreille:

—La lettre est de Cléricourt!

Cléricourt, ancien comédien, était pensionné du roi de Suède; Monvel le connaissait et correspondait souvent avec lui. Par malheur, Cléricourt était aussi l'ami de M. Delaporte, et de là l'indiscrétion. En un clin d'œil, Monvel avait paru un conspirateur aux membres de la Comédie; il avait avec eux un contrat de solidarité formel, et ce contrat, comment l'aurait-il rompu? Peu s'en fallut qu'on n'établît autour de lui une escouade de surveillance. On lui reprocha, en termes amers, de songer à fuir Paris au plus beau moment de son triomphe; on l'accusa de n'avoir point l'esprit de corps. Ainsi que nous l'avons dit, Monvel était superstitieux. Il endura le choc du comité, prit son chapeau et sortit; seulement il se fit conduire à deux pas de là, dans l'atelier d'une sorcière du nom de Louise Friope, qui se mêlait de battre les cartes dans un méchant taudis de la rue d'Enfer. La Friope fit le grand jeu à Monvel, qu'elle reconnut parfaitement bien, malgré la précaution qu'il avait prise de se dire négociant.