Ce M. Floquet avait du reste une fort belle main[48]. Il était lié en revanche avec un homme qui ne brillait que par le pied, c'était Nivelon, le danseur de l'Opéra. Il apportait souvent à Valville d'excellentes topettes de liqueur du Languedoc et des îles, et réjouissait Hippolyte encore enfant par ses saillies.

Madame Mars demeurait alors rue Saint-Nicaise, cette rue qui devait être plus tard si miraculeusement providentielle pour le carrosse du premier consul. M. Nivelon, maître de danse, logeait à l'étage supérieur. C'était le père du danseur de ce nom, un excellent homme gros et gras plus qu'il n'appartenait seulement de l'être à un berger de l'Académie royale de Musique. Quand Desessarts et lui se rencontraient sur l'escalier, c'était à faire croire aux locataires qu'il y avait un rassemblement. Donc, un soir que madame Mars allait se coucher, c'était en 1781, un vendredi, le 8 juin, vers les neuf heures un quart, le portier monta jusqu'à elle d'un air effrayé, en s'écriant: Sauvez-vous!

—Que voulez-vous dire? demanda madame Mars.

Le portier pousse la fenêtre et montre à madame Mars la réverbération du feu sur les cheminées de la maison voisine. Le feu venait de prendre à l'Opéra, alors situé à l'extrémité du Palais-Royal, sur l'emplacement du Lycée et de la rue de ce nom. Les progrès de l'incendie étaient effrayants, l'effroi était au comble, toutes les communications interceptées. Des toiles, des décors enflammés tourbillonnant au milieu d'une fumée épaisse, des cris de détresse et de désespoir, des rassemblements sans cesse renaissants sur tous les points du désastre, tel était le spectacle que présentaient les rues adjacentes; le peuple courait de tous côtés entre le feu et la pluie qui commençait à tomber. On couvrait les toits de draps mouillés, grâce à cette circonstance heureuse de l'orage; mais le vent variait souvent de direction et portait les flammes aux côtés les plus opposés. Impossible d'imaginer une horreur plus magnifique; l'instant où le plafond de l'édifice s'abîma avec un bruit sourd faisait songer à ces masses de roches que remuaient seuls les vieux Titans. À tout moment, ceux qui échappaient de cette fournaise aux flammes de toutes couleurs (il y avait en effet une foule de machines à artifice) racontaient sur l'incendie les détails les plus déplorables. On disait que le feu, qui n'avait pris heureusement qu'après le spectacle, et lorsque la salle avait été presque entièrement évacuée, avait éclaté pendant la représentation et que tout le monde avait péri. Chacun tremblait pour les siens, la chaîne sa formait partout, on se passait les seaux de main en main. Il ne s'était pas trouvé une seule goutte d'eau dans les réservoirs de l'Opéra, quand l'incendie commença; la pluie forma bientôt un vrai torrent sur la place du Palais-Royal, où chaque Parisien était trempé jusqu'aux os.

Madame Mars tremblait pour Nivelon, et en effet le brave homme ne tarda pas à arriver jusque chez lui dans un accoutrement difficile à peindre. Il essayait un costume dans sa loge, quand l'incendie avait éclaté; à peine habillé il avait pu se frayer un passage à travers le feu, d'abord, puis à travers l'eau, car il avait dû passer par ces deux éléments si opposés. Sa veste de berger n'avait plus de forme et de couleur: sa perruque roussie d'un côté, ruisselante de l'autre, était de plus couverte de boue; il changea de tout en arrivant, et madame Mars exigea qu'il se mît au lit. L'incendie ne devait s'apaiser que dans la nuit; il fut suivi d'une lettre faite évidemment pour tourner les nymphes de l'Opéra en ridicule, il les laissait presque nues. Voici un extrait de la requête adressée par une de ces divinités de l'Olympe à une de ses bonnes amies:

«L'attrayante ceinture de Vénus est brûlée; c'en est fait, les Grâces modernes iront sans voile; ce qui pourrait leur devenir moins avantageux qu'aux anciennes. Le bonnet de Mercure, son caducée, ses ailes sont consumés; on a heureusement sauvé sa bourse. Depuis longtemps l'Amour n'a rien à perdre, si ce n'est quelques flèches dont il ne faisait plus d'usage et que l'on a retrouvées avec peine, tant le feu les avait rendues méconnaissables; mais, pour le dédommager de cette perte, on assure que Mercure a résolu de partager sa bourse comme un bon frère avec lui. Quant à la froide et triste Pallas, son armure, son casque, son panache, sont en cendres; son égide est bien fondue; la lyre d'Apollon ne saurait être non plus raccordée.

«Il n'est plus question du magnifique jardin d'Alcindor, ni du palais du roi d'Ormus. Armide, Didon ont sauvé les leurs fort heureusement: mais le char du Soleil et de la Nature n'a pas été épargné. Que te dire de la quantité de linons qui drapaient aussi de bonnes grosses ombres très palpables, je n'ajouterai pas très palpées, ce serait médire. Je n'en finirais pas, chère amie, si je te disais toutes nos pertes, etc.»

Ce fut M. Lenoir, l'architecte, qui, construisit la salle provisoire du nouvel Opéra, élevée au boulevart de la porte Saint-Martin, en attendant qu'on en achevât une permanente au Carrousel, sur le terrain de l'hôtel de Brionne. Les améliorations de ce vaisseau, commencées le mercredi 29 octobre, furent achevées le 7 novembre: la salle avait été construite en deux mois. C'était le temps où les architectes improvisaient, Bellanger avait bâti Bagatelle au feu des lampions, les ouvriers étaient payés jour et nuit. Faudra-t-il donc un incendie à notre Opéra actuel pour qu'on le place enfin sur un terrain plus digne et plus convenable? Ce serait alors le cas de recourir aux imprécations de Camille, et de s'écrier avec elle!

Que le courroux du Ciel, allumé par nos vœux,
Fasse pleuvoir sur lui son déluge de feux!

FIN DU PREMIER VOLUME.