—Voilà qui est bien; marche devant moi.

Désaides, enchanté de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs, s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agréable, dont Monvel ignora toujours, comme Désaides lui-même, la famille et la patrie, était Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne lui cédait ni en originalité ni en affectation.

Par exemple, il ne s'éprenait d'une femme que lorsqu'elle avait une belle oreille. Il avait donné quelque temps des leçons de harpe et ne manquait pas d'écarter toujours les cheveux poudrés de ses écolières, afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prédilection formelle était devenue la cause de sa liaison avec la célèbre Belcourt, connue sous le nom de Gogo[43]. À l'effet piquant d'une physionomie ouverte et franche, d'une voix mordante et point élevée, quoique un peu brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une fraîche et jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui avait donné le rôle de madame de Martigues dans l'Amant bourru. Sa liaison intime avec Désaides avait seulement été la cause du renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment:

Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait, appartenait à une famille opulente. Son éducation avait été confiée à un abbé, qui, entre autres choses, lui avait montré la musique.

Désaides vint à Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgré les représentations de son notaire, des démarches réitérées pour connaître sa famille, et cela à la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui représentait combien cette ignorance pouvait lui devenir préjudiciable, il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents pour la composition; il débuta en 1772 aux Italiens par Julie, dont les paroles étaient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui fit défaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette du roi, elle la partagea avec Désaides généreusement. De son côté, le notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un logement à Paris et à la campagne. Cette campagne était alors dans Versailles même, c'est là que notre compositeur affamé de poème conduisit Monvel.

Le dernier opéra de Désaides, Alcindor, avait été peu goûté; aussi le musicien était-il pressé de prendre sa revanche.

À peine instruit du retour de Monvel à Paris, il l'avait cherché, traqué partout; à la fin il l'avait trouvé un beau jour sur la place du Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,—c'était sa femme.

Monvel avait été d'abord décontenancé; il n'avait pas fait part de son mariage à Désaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il correspondait du fond de Stockholm.

Aussi Désaides s'écria que, pour le punir, il lui devait un sujet… mais un sujet étonnant!

Monvel se prit à rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait pas qu'on le pressât.