«Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver près de l'éléphant, quand nous rejoignîmes la Bagata, ce flacon orné de rubans que l'animal avait rejeté sur l'arène.
* * * * *
«Un mois après, je débarquais avec la Bagata à Trieste. Cette vie sans cesse excitée et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait partagée en s'attachant à moi de toute la force de l'amour, de la tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un étranger qui l'avait sauvée de la misère, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait moralisé longtemps là-dessus; mais c'était peines perdues: j'adorais la Bagata!
«Cette fille était devenue pour moi une occupation de toutes les heures, je n'avais pu la voir sans péril pour mon repos, et il y avait des instants où je me trouvais dégradé dans mon esprit par cette liaison indigne d'un prince! Mais ces instants-là étaient rares, j'en abrégeais la durée, et je m'écriais avec orgueil:—Après tout, je suis mon maître; si j'eusse été en Turquie, je n'eusse pas hésité à m'acheter une esclave. Qui peut d'ailleurs trouver à redire à mon caprice?
«Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'était là nos bons moments, car M. de Shum, savant méthodique, se couchait avec le soleil. Nous jouissions alors de la sérénité de ces beaux soirs si longs, si délicieux en Italie… Avec un marinier, une guitare et des étoiles, j'étais alors plus heureux que le plus heureux pacha de Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me regardait, mollement perdue dans ses pensées.
«Depuis quelques semaines pourtant, son humeur était changée. Avait-elle eu quelque secrète confidence avec mon honorable gouverneur? mon incognito était-il trahi? savait-elle que j'étais le prince royal de Suède? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon barcarol me remit une lettre au moment où je rentrais dans ma demeure, située à l'extrémité du port.
«Je pâlis en reconnaissant l'écriture de la Bagata.
«Elle m'annonçait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir même; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'éclairer; elle savait tout! oui, tout, grâce à ce redoutable ami M. de Shum! il était question pour moi d'un retour précipité dans mon pays; mon père était gravement malade; on m'attendait.
«La Bagata terminait sa lettre par ses mots:
«Vous fûtes mon premier amour, vous devez être le dernier.