Les yeux ronds clignèrent. Le solitaire se redressa. On eût dit quelque imperator drapé de pourpre. Il fit un signe consentant.

— Tu peux aller avec lui, murmura la servante rassurée. Moi, je vais réciter ici la prière pour nous délivrer des sorts.

Entre des ceps tortueux, une enceinte primitive de pierres sèches et un minuscule dolmen indiquaient la sépulture consacrée d’un saint. De petits vases naïfs, où chaque pétrisseuse d’argile mit un peu de sa foi, de son art et de sa fantaisie, se multipliaient autour de cet autel, noircis et luisants de résine brûlée et de fumée de benjoin. Un long cierge de cire verte, mince comme une vrille de vigne, avait été déposé sous le dolmen par un pèlerin voulant laisser à la main pieuse d’un passant dépourvu d’offrandes le soin de l’allumer pour pouvoir, quand même, témoigner de sa ferveur.

La servante alluma le cierge et se prosterna.

L’Enfant s’éloignait avec l’Homme des bois. Celui-ci marchait à la manière souple des chats en maraude, faisant des pauses entre les affleurements des gneiss, à travers les myrtes et les lentisques. Quelques phyllarias et des arbousiers grêles et hauts jaillissaient du terrain schisteux.

Il s’arrêta tout à coup, s’enroula plus étroitement dans la draperie rouge, prit la main de l’Enfant. Ils se coulèrent derrière un buisson. Un porc-épic débouchait sur la surface plane d’une roche et son allure se modifia instantanément. Il éventait une présence qui, si elle n’était pas ennemie, troublait cependant sa quiétude. En arrêt, il frappait du pied à la manière des lièvres et des lapins inquiets. Il se hérissa, devint extraordinaire, animal inoffensif soudain fantastique et presque redoutable. Sous le frémissement de son épiderme, sa terrible toison de dards blancs et noirs bruissait comme les rideaux de perles et de bambous quand on les agite. L’Enfant savait que c’était là un animal très brave, qui ne se terrait que devant la panthère ou le serval rusé, mais ne craignait pas de foncer sur l’adversaire qu’il trouvait à sa taille et lorsqu’il ne s’agissait que d’un chacal ou d’un chien. Ses yeux brillants fixant le buisson, il hésitait également pour attaquer ou pour fuir.

Alors, tel un serpent qui mue et sort de son enveloppe, l’Homme des bois glissa hors de la draperie enroulée et rampa sur le ventre dans la direction du porc-épic. L’animal le vit, le reconnut sans doute ; les dards s’abaissèrent et s’alignèrent au repos sur son dos redevenu normal. Il parut à l’Enfant que les regards de l’homme et de l’animal échangeaient un amical et mystérieux langage. — N’étaient-ils pas deux solitaires de la forêt ? et leurs prunelles étaient aussi mieux faites pour les heures nocturnes que pour le rayonnement du jour. — L’homme se livrait à des mouvements imperceptibles, grâce auxquels son corps étendu progressait insensiblement. Il avait conservé dans sa main une poignée d’arbouses et recommençait à les manger. Quand il fut face à face avec le porc-épic, il répandit les arbouses sur la roche à portée de sa bouche et du museau de l’animal. Alors, ils mangèrent ensemble.

Brusquement, tous deux disparurent… L’Enfant se souvint de ce que les montagnards affirmaient : l’Homme nu pouvait, suivant son caprice, habiter l’aire d’un vautour ou le terrier d’un porc-épic et, la nuit, les mangoustes et les genettes se rassemblaient pour chasser avec lui dans les nids de perdrix…

Elle prit la draperie rouge, en la laissant traîner derrière elle comme un voile mythologique, et rejoignit sa servante en prières.

Parmi les feuillages, le cierge de cire verte brûlait d’une flamme infiniment pâle, semblable à un rameau délicat qui se consumerait lentement.