Elle apprit à ses gamins comment se balançaient sur leurs chevaux les cavaliers de Numance et de Sagonte, puis elle les arma de « debbous » en bois d’olivier qui imitaient la massue de ces Barbares.


— Couleuvre, je te raconterai l’histoire d’Almilao l’Iroquoise et d’Hondioun qui dansa trois fois de colère ; … mais veux-tu que nous dormions maintenant, comme les autres, … comme les… autres, … et comme… Michabou…

L’Enfant s’est allongée dans les chaumes. Ses grandes paupières se ferment. La couleuvre, engourdie de chaleur, déroule son étreinte apprivoisée et repose familièrement à côté d’elle.

Le regard de l’Enfant étreint toute la forêt. Ses bras frémissants, élargis vers les horizons de la montagne aux cinq cimes, puis ramenés lentement sur sa poitrine, enferment tout un monde dans leur geste et contiennent les trésors de l’espace découvert et de l’étendue invisible.

Elle scande les strophes que leur intense et musicale beauté grave dans sa mémoire pour défier l’oubli des jours. Elle a lu éperdûment les Poèmes Barbares. Après celui de La Forêt Vierge, elle rejeta le livre d’un mouvement brusque. Il roula, comme emporté par le vent qui passe dans les grandes lyres. Rompu en feuillets palpitants, il tomba dans le ravin, s’en alla au fil de l’eau pure, vers le cœur de la vierge forêt.

L’Enfant ne voulait pas lire plus avant. Extasiée, mais frémissant ainsi qu’aux paroles d’un oracle, elle reprenait mentalement le chant inspiré :

Depuis le jour antique où germa sa semence,

Cette forêt sans fin aux feuillages houleux

S’enfonce puissamment dans les horizons bleus.