En ce temps, Ali le courrier se rendit coupable d’une action vile vis-à-vis de sa mule.

L’une portant l’autre, ils s’en revenaient, lui, de plus en plus nerveux, elle, de plus en plus rapide, parce que, depuis une petite heure, un fauve invisible, — quelque hypocrite panthère, — dont ils saisissaient les foulées coupées d’arrêts et de bondissements, se frayait dans la broussaille une voie parallèle à leur sentier.

Tout à coup, la mule buta, son sabot pris dans la lanière nouée de la bride qu’Ali, troublé, laissait maladroitement traîner. Alors, il profita de ce qu’elle était à terre sous sa charge, enleva rapidement les sacoches contenant les lettres et gagna au large, persuadé que la bête opiniâtre qui les filait festoierait plutôt de la mule que de lui-même.

Ainsi la vaillante se trouva abandonnée et dépouillée du dépôt précieux, commis à sa garde bien plus qu’à celle de son maître.

Des jours passèrent pendant lesquels on voulut espérer une miraculeuse réapparition de la mule couleur étourneau. Puis on dut conclure qu’elle avait été mangée et par le fait d’une grande fatalité, car son courage connu valait mieux que cette fin.

Mais comme c’était le temps où les Achabas[1], les grands pasteurs nomades, remontent des steppes sahariennes pour faire pâturer leurs troupeaux dans la montagne, l’Enfant, parcourant leurs campements, reconnut la mule étourneau parmi des bandes de dromadaires.

[1] On nomme achaba l’exode estival des Sahariens possesseurs de bétail, et l’on dit aussi, un Achaba, des Achabas, des individus qui le composent.

— Et pourquoi n’être pas revenue à la maison, je te prie ? O la sauvée des lions et de la panthère !

Les babines de la mule effleuraient les petites mains et elle secouait ses longues oreilles.