Elle consentit à regagner l’écurie, mais ne voulut jamais reprendre le chemin tant de fois parcouru ni le fardeau tant de fois porté.

Et l’Enfant caressant la bête rétive lui disait :

— Je comprends, ô l’Étourneau, la chère et la courageuse ; c’est à cause de l’ingratitude et de la lâcheté ; tu as raison.

Au tournant de la voie ouverte dans la forêt, au passage du col d’où l’on aperçoit la Route et les plaines, avec des villages et des cités, l’Enfant souveraine est à cheval entourée de ses serviteurs.

Sur le seul chemin qui traverse la forêt, impénétrable par ailleurs dans ses maquis en friche et ses hautes futaies, ils attendent les gens du Sud pour dénombrer les troupeaux transhumants et désigner les parties forestières louées aux Nomades comme pâturages d’été.

Les serviteurs ont mis pied à terre. L’Enfant reste sur son grand barbe pommelé.

Elle se remémore quelques précédentes années, peu nombreuses, mais si belles, parce qu’elles suivirent son évasion hors de la sollicitude étroite des femmes et de la maison, son entrée virile dans la liberté active de sa vie et toutes les latitudes qui lui furent peu à peu consenties par le chef de la famille. C’est par trois fois déjà que sont montés et redescendus devant elle, maîtresse de la forêt nourricière et détentrice du droit de pacage, les troupeaux et les bandes du désert en exode.

« A chaque instant des caravanes d’âmes, par milliers, se dirigent vers Elle et passent comme le vent du matin. »

Ainsi les voit-elle s’acheminer lentement. Elle n’est point encore initiée à toute la poésie du mystique Iranien qui grava cette phrase ; mais, l’ayant lue, citée en quelque endroit de ses lectures touffues, elle la conserve dans sa mémoire, devise et symbole à elle destinés. La lyrique image de Feghani, désignant l’ascension humaine vers la Divinité, ne pouvait-elle l’appliquer à l’ascension des Nomades vers la suzeraine des sommets ?

Avec une grave nonchalance, sans retard ni hâte sensibles, tout un peuple en marche, levé des steppes invisibles, progresse sans effort, gravit les pentes des coteaux abrupts et des collines chevelues, vers les cimes où l’on pourrait dresser les autels des Hauts-Lieux : — grande migration humaine et animale dont il semble à l’Enfant qu’elle représente le but unique, caravanes d’âmes, de corps et de richesses, convergeant vers Elle, la toute petite et la toute puissante.