« L’homme n’est pas né pour être heureux, il est né pour être un homme à ses risques et périls.

« … il faut donc aller à la vie comme on va au feu, bravement, sans se demander comment on reviendra, et si on est mortellement blessé, je crois, pour moi, qu’il y a quelqu’un qui voit nos blessures. »

Ces gens-ci se trouvaient-ils jamais en posture d’épiloguer de la sorte et d’avoir à se consoler de risques et de périls qui, semblait-il, en suivant la quiète et belle allure de leur vie traditionnaliste, ne rencontraient pas d’occasion de les atteindre ? Dans la perpétuité de la plus ancienne et de la plus facile manière de vivre, en naissant pour devenir des hommes, ils couraient le minimum de risques et ne redoutaient aucun péril inévitable, si ce n’est le seul qui ne s’évite pas, la commune mort. Qu’avaient-ils besoin de philosophie stoïque ou mystique ? Ils croyaient en un Dieu, juste excellemment, et rémunérateur.

Depuis toujours et à jamais nomades, pour eux, toutes les contrées se transformaient en patries. Ils ne s’exilaient en aucun lieu puisque, partout, ils recréaient instantanément le même campement, étant ceux-là qui emmènent non seulement tous les membres de la famille et leurs proches, mais les mobiles demeures et les troupeaux errants.

Rassemblés à chaque printemps pour faire route vers les hautes terres, à chaque automne, le même rassemblement les remettait en marche vers le Sud. Ils redescendaient ainsi, emportant parfois jusqu’à leurs morts ; car si l’un d’eux expirait au moment du départ, on ne l’ensevelissait pas dans la montagne. Étroitement plié dans de triples linceuls, maintenu par des branches, on le fixait au bât d’un dromadaire qui réglait l’allure du mort suivant l’allure des vivants. Il reprenait la piste éternelle, avec les autres, et le Sahara n’était pas frustré de sa poussière.

Les femmes et les filles des Achabas se différenciaient également des montagnardes, qui sont volontiers bruyantes, s’agitent inutilement et beaucoup pendant un instant, puis redeviennent muettes et passives, dépourvues de charme. Fières et ombrageuses sans sauvagerie, les Sahariennes avaient la réputation de créatures de plaisir et de fête, au sang alerte et aventureux ; tous leurs mouvements et leurs attitudes s’imprégnaient de nonchalance élégante et langoureuse, de maligne séduction, aussi naturellement que se balancent les palmes et fleurissent les grenadiers. Elles ne s’empaquetaient point de haillons comme les femmes des huttes, mais elles se drapaient de larges et souples étoffes dont les couleurs étaient un ravissement. Elles ne menaient pas l’existence sédentaire et laborieuse de leurs sœurs musulmanes de la forêt, qui naissaient et mouraient près de la même touffe de diss sans rien connaître ni pressentir au-delà. Elles vivaient l’errance facile, portées dans leurs palanquins de légende, au pas égal et doux des dromadaires, d’un horizon à l’autre horizon.

Les Achabas savaient d’adorables choses et des choses prodigieuses, comme cela est naturel quand on a pour pays d’élection la contrée où tout est prodige, l’eau, le sol et l’oasis. Ils les répétaient pour l’Enfant qui hantait leurs tentes et s’en faisait une demeure choisie.

Ils savaient toutes les légendes de Salomon, maître des esprits et des puissances mystérieuses. Ils vénéraient ce roi, ce sage et ce savant, qui « proposa trois mille paraboles, composa cinq mille odes, parla sur les arbres depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope poussant sur les vieilles murailles, parla sur les bestiaux, sur les oiseaux, sur les reptiles, sur les poissons, tandis que tous les peuples accouraient pour entendre la sagesse de Salomon. »

L’Enfant redisait d’eux ce que Théophraste avait dit des Juifs :

« Pendant la nuit, ils observent les astres, et à force de les étudier, ils entendent des voix divines. »