Cependant, ils se défendaient de connaître ou d’ouïr quoi que ce fût de surhumain. Aux questions brèves de la maîtresse des bois, ils répliquaient :

— Tu te trompes, ô notre sœur, la petite et la précieuse, tu te trompes. Si tu nous vois passant la nuit les yeux ouverts, c’est à cause de la vigilance et parce que nous craignons les fauves pour nos chamelons.

— Ici, reprenaient-ils, nous ne voyons ni n’entendons rien, excepté nous-mêmes, n’étant pas sur la terre de nos morts. Descends une fois avec nous au désert, alors tu verras et tu entendras des choses inouïes que nous t’apprendrons. Tu deviendras l’amie des génies des eaux qui galopent sur les dunes, mêlés aux bandes de gazelles rim. Tu rencontreras le ghoul El-Anka et tu comprendras ce que racontent les palmiers solitaires, qui sont les vieux meddahs dont on aima jadis les vers et les histoires. Poètes errants, transformés en arbres sédentaires, ils ont cessé d’errer après leur mort humaine ; mais ils n’ont pu cesser ni de parler ni de chanter, car Dieu leur a laissé la miséricorde du vent pour les animer et les inspirer encore. Ceux qui savent écouter reconnaissent toutes les paroles de leurs chants et de leurs récits de jadis. Tu te nourriras des dattes de lumière et l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire.

L’Enfant songeait, à demi-crédule, et des mots la hantaient en obsession :

— … l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire…

Sacrilèges inconscients, ceux qui proféraient cela !

— Ils ne peuvent pas comprendre ; moi seule je sais toutes les voix de la forêt. Et c’est ici la terre de mes morts, celle qui ne peut être oubliée !…

Sous le cèdre funéraire, elle évitait de se rappeler que, dans d’innombrables tombeaux, renversés ou debout encore, l’innombrable suite des mânes de ses pères et des ancêtres de sa race veillaient sur l’autre rivage de la mer latine, lui gardant le sol gaulois, véritable fief de son hérédité.

Le gourbi des bergers s’isole entre des roches dures, dénudées par d’anciens ruissellements de torrents. C’est une hutte basse, écrasée, faite d’une irrégulière muraille de rameaux de myrtes, entrelacés aux branches solides des lentisques, retenus par des liens de genêt que rien ne rompt et couverte de diss.

Au seuil, deux chiens féroces et tragiques, maigres et comme hérissés d’une perpétuelle horreur, alternent leur rauque aboîment. Des cordes de laine tressées les attachent de si près à un pieu fiché dans le roc que l’endroit où ils bondissent et hargnent n’a pas la longueur de leur corps.