Devant le trou creusé dans le sol et qui sert de foyer, une femme se tient assise, toujours.

Dans le temps où elle était très petite et aimée des chiens fauves qui, maintenant, la redoutent, déjà on la voyait à cette place, berçant sur ses minces genoux repliés le dernier-né de sa mère. Adolescente, on l’y retrouvait faisant le simulacre d’allaiter l’enfant d’une sœur aînée. Jeune épouse, et durant les nombreuses saisons qui ruinèrent son corps et son visage, là encore maints nourrissons épuisèrent son lait. Désormais, vieille, si vieille, et comme ayant atteint au-delà des limites de la vie des hommes, elle abandonne une mamelle parcheminée au fils de sa petite-fille morte pour avoir enfanté. De ses gencives sans force, le nouveau-né misérable, affamé, mâche vainement le sein vide. Dans son inutile effort pour boire à la source tarie, il s’en va à son tour vers la mort. Ses cris, où l’instinct de vivre se révolte contre la faim, ont peu à peu cessé d’être perçants pour se fondre en une plainte continue, presque un râle, que l’aïeule écoute sans l’entendre, sans ralentir ni précipiter le bercement de ses bras et de ses genoux.

L’Enfant a voulu essayer de donner du lait de chèvre au petit moribond ; trop tard ; il faut le laisser mourir dans le bercement ininterrompu.

L’Enfant n’a jamais vu la mère des bergers que sous son aspect de vieillesse séculaire et de fatalisme absolu… Souvent, lasse d’une course ou d’un jeu, elle vint, comme aujourd’hui, s’asseoir près de la nourrice éternelle, sous le regard des yeux creux où subsistaient en reflets divins, tendrement animales, et farouches un peu, des lueurs de maternité. Alentour régnait la claire sécurité de l’espace vide, isolant le groupe fragile de l’ombre méfiante et guetteuse des fourrés…

L’Enfant sait que toutes les petites et les adolescentes de la montagne finiront par ressembler à cette femme, sauf celles qui mourront jeunes ou quelqu’une qui partira peut-être avec un Achaba ne la dédaignant point. Et il pourrait en être de même pour elle, si sa race supérieure et son caractère hautain ne la situaient dans une autre zone des possibilités humaines…


La forêt s’enveloppait de son grand silence du jour. L’aboiement rauque et indiscontinu des chiens et le ronronnement lamentable du petit agonisant restaient sans écho dans ce silence. Cela pesa soudain sur l’Enfant. Elle redressa son buste mince, sa tête violente.

— Parle, ordonna-t-elle à la vieille.

La nourrice éternelle se courba davantage sur son nourrisson et sous l’impérieuse parole. Au rythme de son bercement, elle murmura une chanson sans air :

« La forêt !