Il alla écarter un faisceau d’épines pour livrer aux bêtes le passage dans l’enclos. L’Enfant le suivit.

— Il ne manque pas une tête, dit le berger surveillant le défilé. Certainement, la meilleure manquera demain.

Le taureau gris hésita un instant avant d’imiter les autres. Subitement, il consentit.

L’Enfant entra dernière lui et s’immobilisa devant l’animal. Il apparaissait monstrueux dans sa petite taille, avec un col et un garrot informes, plaqués de sang coagulé, suintant des stries rouges de sang frais, des lambeaux de peau arrachée effilochés comme des franges, lacérés dans une confusion de chair, de cuir et de poils, pendaient sur ses épaules. Son front dur aux cornes droites et courtes était intact. Son mufle d’un noir luisant aspirait avec force. Il grattait la sombre terre d’un sabot fébrile ; la poussière de l’enclos, soulevée par les piétinements multiples, poudrait ses profondes blessures.

— Il pourrait se contenter de se battre contre des taureaux, redisait le berger d’un accent admiratif.

La bête sanglante flaira le sol attentivement. Les lanières de sa chair déchirée se souillèrent de terre tandis que les suintements rouges ruisselaient. Sa fébrilité s’apaisa ; il fixa doucement l’Enfant.

Elle le revit alors tel qu’il était au milieu du troupeau, dans la clairière. Il broutait, à la fois tranquille et vigilant. A l’heure de la méridienne, quand le bétail descendait jusqu’aux bas-fonds de la rivière et somnolait les quatre membres baignant dans la fraîcheur de l’eau, lui, circulait sur la berge à la manière du lion qui rôde. Lorsque le soleil baissait et que le troupeau s’acheminait par les pentes déboisées, il s’arrêtait, levait haut ses cornes solides et tendait le cou dans la direction d’un point unique de la forêt, toujours le même, là où ne s’aventuraient pas les troupeaux domestiques…

Des moustiques attaquèrent ses plaies. Il frissonna comme font les gens qui ont la fièvre.

Un premier glapissement de chacal stridula parmi la brousse. Le berger refermait l’infranchissable haie épineuse et la vieille nourrice ne chantait plus. L’aboiement des chiens en hargne ripostait au glapissement de l’adversaire nocturne.

Tout à coup, ils se turent. Dans la forêt, quelqu’un passait dont on pressentait plutôt qu’on ne percevait le souple glissement et les bondissements silencieux.