L’Enfant reste près du corps du fauve et, engourdie par la rude nuit, s’assied d’abord, puis se couche contre la fourrure encore tiède où semblent persister des frémissements.

Elle est morte, la sœur sédentaire des lions nomades, celle dont la descendance résistait à la destruction systématique et à toutes les embûches humaines. Combien de fois a-t-elle bondi sur le sanglier solitaire ? Combien de fois s’est-elle laissé choir des branches d’un chêne sur les cerfs hardés ? Combien de fois a-t-elle franchi les haies de jujubier pour voler une brebis ? Elle vient de témoigner qu’elle savait se défendre, mais elle n’avait point aimé attaquer l’homme.

L’Enfant, oubliant le meurtre pour lequel elle voulut châtier, perçoit une noblesse flottant autour de ce cadavre. Et elle découvre aussi la lâcheté du geste collectif des hommes ; ils sont allés nombreux contre le fauve qui se défendit seul et que le petit taureau affrontait seul…

Elle s’allonge entre les pattes, souples et pesantes à la fois. Elle pose un doigt délicat sur les profondes entailles des couteaux. Elle appuie sa joue contre la gorge où elle croit entendre encore un formidable ronronnement. L’odeur la plus sauvage émane de ce corps au pelage merveilleux. Et l’Enfant éprouve un chagrin farouche qui s’enivre et s’exalte de cette odeur.

Elle prend entre ses bras le cou de la panthère morte et s’endort rêvant que, pardonnées toutes les deux d’une double action mauvaise, elles courent ensemble la nombreuse aventure des bois.

Les équipes des Kabyles du Djurdjura arrivaient à la saison du démasclage. C’était quand les arbres à liège doivent être dépouillés de l’écorce, choisie et mûre, ayant assez d’années d’épaisseur pour pouvoir être enlevée au chêne sans dommage et servir à l’industrie.

Ils arrivaient telle une invasion ou tel un exode de la préhistoire, issus des cavernes. Ils portaient des sandales de peau de chèvre comme les montagnards, mais l’ensemble de leur costume synthétisait l’hétéroclite rebut des souks, dépouilles européennes et indigènes, vêtements civils et militaires, réserves indéfinissables des revendeurs. Ils remplissaient la forêt de leurs gestes disparates, des échos discordants de leurs onomatopées, des glapissements et des coassements de leurs intraduisibles paroles.

Chaque bande possédait son contremaître, désigné par avance dans la personne de celui qui avait été l’instigateur du départ en campagne et le guide pendant le voyage. Ils s’entendaient avec le propriétaire forestier, choisissaient une sorte d’intermédiaire général entre eux et lui, et prenaient leurs chantiers dans les parties marquées pour la récolte des lièges de l’année.

Ils construisaient des abris moins primitifs que ceux des Italiens, avec des toitures de diss et de basses murailles en pierres sèches. Cependant ils préféraient les tentes de toile, du modèle des tentes de soldats en campagne, lorsqu’on pouvait leur en fournir un nombre suffisant. Ils transportaient des provisions d’huile épaisse et fruitée, de piments et de figues sèches pour leur nourriture. Une gamelle leur était l’indispensable ustensile et nul mieux qu’eux ne savait faire un feu de cuisine dans un trou de terre où brûlaient, fumeuses, des brindilles vertes.

Sous leurs mains, bientôt, les arbres saignaient, le tronc mis à nu, le tannin rouge intact sur ces grands corps végétaux qui restaient debout avec un aspect de chair musclée dépouillée de l’épiderme. Les mêmes arbres, sept années auparavant, avaient déjà subi l’épreuve ; de jeunes chênes en étaient atteints pour la première fois. Ils ne mouraient point, mais ils exprimaient une sorte de souffrance permanente, muette, amère d’être sans grandeur tragique. Quand, après des mois, les troncs sanglants brunissaient ; quand, après des années, une écorce se reformait, solide, ils n’étaient point consolés pour cela ; cette enveloppe reconquise n’avait aucune ressemblance avec le manteau gris, somptueux, fourré de lichens et de mousses, qu’ils revêtaient en naissant. Ce second vêtement, désormais voué à l’exploitation mathématique par les hommes, figurait sur eux comme une livrée humiliante, quelque misérable sayon d’esclave. Et de nouveau la livrée serait arrachée, et de nouveau les troncs saigneraient entre les arbres fiers de futaies inviolées.