— Aaha !… Aaha !…
Le lamento scande la marche du cortège, — cortège des temps primitifs, quand les hommes, hardés comme cerfs et sangliers, luttaient sans trêve contre les bêtes sauvages, pour se défendre et pour se nourrir.
En tête s’avance une mule tremblant de ses quatre membres, grelottante d’effroi, les reins ployés sous le poids du fauve qu’elle porte en trébuchant. Derrière elle, des hommes soutiennent sur leurs épaules une civière de branches fraîches et le corps gisant de l’un des leurs grièvement blessé.
Ce fut une belle chasse vraiment !
Les chasseurs avaient observé les traces et les habitudes du félin présumé coupable, choisi le lieu favorable et préparé les postes d’affûts sur les chênes. Ils attachèrent une chèvre à portée de leur coup de fusil. Infailliblement, la panthère devait venir étrangler la chèvre qui bêlait d’épouvante. Ils étaient prêts dès le crépuscule, avant le lever de la lune, et la légère carabine de l’Enfant prétendait ne point faire grâce.
La lune luisait entre les feuilles quand la panthère se montra. Elle éventa les chasseurs et fit un bond pour disparaître. Quelqu’un la tira au hasard ; le coup avait porté, car elle miaula et cracha de colère et de douleur. Elle s’engloutit dans les fourrés où nul ne pouvait la poursuivre.
Il fallut attendre le jour. Alors, en découvrant les traces du sang et la traînée d’une lourde patte sur les fougères, les chasseurs connurent que la bête devait avoir l’épaule brisée.
— Mon fusil était chargé de sept balles, dit celui qui l’avait tirée. — Il brandissait un vieux « moukhala », de canon invraisemblablement long, blindé de bandelettes de fer-blanc et qui supporta cette charge de plomb et de poudre sans éclater !
Tous suivirent la piste de retraite de la blessée. Ils pensaient la trouver presque morte quand ils la rejoignirent au pied d’un rocher. Elle était couchée et comme endormie. L’homme au long moukhala tira encore une fois, avec une seule balle. Elle parut s’éveiller d’un profond sommeil, leva la tête et gronda, mais sans bouger autrement. Un vieux, qui avait un solide couteau de chasse, s’avança. La panthère fermait les yeux et respirait à peine. Quand il se trouva tout près d’elle, elle se redressa d’un bond, fut debout comme un homme et retomba sur l’audacieux. Sa griffe valide lui arracha la cuisse et ses mâchoires lui broyèrent la main jusqu’au dessus du poignet. Criblée de coups de couteau, elle expira enfin, mais sans avoir lâché cette proie et sa vengeance contre le guet-apens des chasseurs.
Le cortège s’est arrêté devant les terrasses. On jette la panthère à bas de la mule. Sur la civière, le blessé agonise, sa face brune devenue exsangue et cendreuse. Le maître le fait porter dans la maison.