Il y avait, parmi les Achabas, un chef d’entre les chefs et un homme d’entre les hommes dont l’Enfant aimait la face impassible, les yeux calmes, la parole nette, brève et colorée, tombant d’une bouche hautaine et tendre pourtant dans une barbe grise rituellement taillée. On ne lui donnait presque jamais son nom, préférant le désigner sous celui de Rahmani, car il appartenait à la confrérie des Rahmanïa, qui sont une secte nationale nord-africaine et ont de puissantes zaouïas sur les confins du désert.
Depuis les premières années où l’Enfant, dans les bras du maître, avait été présentée aux vassaux du domaine, le Rahmani l’aimait sans aucune raison bien précise, mais parce que c’était écrit dans la destinée.
Pour aller au campement de l’Achaba, il fallait traverser un étroit torrent sur deux fragments de roche. L’Enfant franchissait quotidiennement le torrent. Mais, ce jour-là, son pied glissa sur l’argile détrempée qui avait recouvert la roche pendant l’orage, et l’eau jaune, vague après vague, submergea sa tête. D’un mouvement d’instinct désespéré, elle agrippa des branches pendantes qui traînaient au fil de l’eau, des ronces cruelles, que ses deux mains serrèrent convulsivement. Par sursauts, elle respirait entre chaque vague. Elle eut la sensation qu’elle ne pourrait pas se maintenir longtemps ainsi et qu’il lui serait infiniment plus facile de s’abandonner à ce courant, de consentir et de disparaître.
Elle desserra l’étreinte de ses doigts crispés, pénétrés par chaque épine. Ses yeux s’ouvrirent largement, ses yeux qui avaient enfermé tant de visions et distillé tant de puissance avant l’âge où il est donné à de rares humains d’être puissants.
Elle vit tout le paysage… Et elle vit, accroupi sur la roche de laquelle elle s’élançait tout à l’heure avec tant d’insouciance, elle vit Draïdi, le bras en écharpe.
A côté de lui, se tenait un chien qu’il immobilisait de sa main valide, un de ces chiens habituellement attachés de court au seuil des huttes et que l’Enfant ne caressait jamais, car elle n’estimait pas leur race soumise et leur préférait les chats félins et indépendants.
La bête et le gamin contemplaient le spectacle de son agonie.
D’abord, elle ne vit que l’animal, la présence et l’attitude de Draïdi lui paraissant invraisemblables.
D’où venait la bête ? A quel berger ou à quel campement nomade appartenait-elle ? Elle ne reconnaissait pas ce chien ou reconnaissait en lui toute une race veule. Prétendait-il donc lui aussi à quelque assouvissement de vieilles rancunes contre elle ? Las du servage et du mépris, revendiquait-il tout à coup l’égalité dans les gestes de vivre ? Mais que devenaient en cela l’instinct de supériorité et la loi féodale, — les seuls dont l’Enfant connût l’application, — et le droit de haute et basse justice dans la forêt qui lui avait été dévolu par privilège de race, de fortune et de naissance ?
Était-il, ce chien, de ceux qu’elle fit souvent molester pour leurs aboîments intempestifs, qu’elle blessa d’un jet de pierre ou d’une ruade quand ils hurlaient aux sabots de son cheval ? Était-il là, servi par sa mémoire, pour se rassasier de lâche vengeance ? Pourtant, il ne semblait pas possédé d’une animosité particulière, mais voyait s’accomplir la fatalité avec un patient regard de soumission.