L’Enfant, ne voulant plus tolérer cette présence vindicative, avait demandé l’éloignement de la famille du rebelle ; le garde aurait la surveillance d’une autre partie du domaine.

Sans détourner la tête, ces gens passèrent, les yeux fixes, devant l’offensée, sans un cillement de paupières, sans qu’un muscle bougeât dans leurs faces sérieuses.

Elle ressentit de cette attitude une injure nouvelle. Qu’étaient-ils donc ceux-là, voués à la soumission par la loi de conquête et le besoin de vivre ? Qu’étaient-ils pour subir avec cette hauteur dédaigneuse une juste punition ? Il lui semblait qu’en ce moment la fierté de ces gens dépassait son orgueil ; elle en fut outrée et troublée aussi.

Les pères du père de Draïdi, avant la création du domaine et la vente de leur territoire morceau après morceau, avaient toujours régné sur ce district de l’immense forêt, y imposant à leur guise le droit du seigneur. Une destinée de défaites, d’impuissance et de pauvreté, changea leur domination en servitude. Nul ne sut comment ils en souffrirent ni la nature de cette souffrance. D’ailleurs, un grand fatalisme héréditaire les secourait. Mais l’Enfant songea que la rébellion de Draïdi procédait d’un réflexe de l’indépendance de ses aïeux, s’exprimant tout à coup en lui, et que ce départ, dans une obéissance hautaine, reflétait bien leur ancienne dignité.

Elle en demeura rêveuse, avec d’imprécis regrets qui n’allaient pas sans un sentiment vague d’admiration mêlé de tardive et sauvage amitié. Elle s’apercevait que le gamin révolté avait été supérieur aux autres en toute chose. Elle se repentait d’avoir manqué de sympathie pour lui et, en même temps, de ne pas l’avoir humilié davantage, écrasé, enseveli sous le geste d’une impitoyable souveraineté.

Des questions, les insolubles questions des responsabilités humaines et de l’inégalité des sorts, se présentaient obstinément à son esprit qui ne les accueillait pas avec sa sérénité coutumière.

Cependant, elle ne rappela point ceux qui s’éloignaient dans leur orgueilleux silence, et jamais elle ne permit à Draïdi de se retrouver devant elle.

A l’ombre du promontoire des livres, dans la bauge des sangliers, au creux du ravin, une laie joue avec ses petits.

Étendue sur la terre rouge et penchée sur la verte profondeur, l’Enfant observe leurs jeux.

Ils sont dix également rayés de brun et de fauve, lestes et rebondissants. On discerne entre eux des préférences et des contrastes. Par boutades, ils échangent des frottements de groins fraternels et entreprennent des querelles qui s’achèvent en grognements, à l’abri des flancs de leur mère, ou en chutes joyeuses dans la boue.