— Louange à Dieu pour le présage ! Nous avons toujours souhaité te voir descendre une fois avec nous dans les plaines, puis au désert.

Les plaines…

C’était le vaste inconnu. La plus large part de ce que l’Enfant ignorait, tenait dans le visage et la vie des plaines.

Là s’érigeait aussi la Ville dont les feux, le soir, salissaient le ciel d’une buée roussâtre, dont la rumeur, faite de bruits disparates sans nombre, alourdissait les heures du jour. La Ville avec son enceinte de remparts à créneaux, la tour massive de sa cathédrale, l’élan svelte de son minaret, les toits rouges inégaux de ses maisons et la flore artificielle de ses jardins. La Ville, gouffre miroitant aux linéaments confus dans l’éloignement et vus du haut de la montagne. La Ville, ce mystère qui n’éveillait aucune curiosité chez l’Enfant ; cette indestructible menace contre les gens des terres libres, contre les solitaires ; cette force collective intransigeante, cet inépuisable sablier d’humiliations et de mesures égalitaires qui s’empare des dominateurs isolés, qui les soumet, les annihile ou les fait mourir ; la Ville immonde et miraculeuse, phalanstère et guet-apens, refuge et in-pace, recours et anéantissement, la Ville était le fruit savoureux et vénéneux des plaines. Et l’Enfant qui ne savait rien d’elle, que son existence, pressentait vaguement cela.

Mais le Rahmani parla du désert.

— Tu viendras, insistait-il, et longtemps tu resteras sous nos tentes.

Dans ses moindres paroles éclatait ce que précisait un écrivain de France, « cette joie haute et nuancée de la vie nomade », s’élevant « jusqu’à une sorte de sensibilité philosophique. » — Et ce qui marquait de tant de séduisante et précieuse hauteur la physionomie de l’Achaba avait été exprimé aussi par le même[2] : — « La sévérité du paysage rend sérieux et propage en l’âme comme sur l’étendue visible, une impassibilité qui semble descendre du ciel. »

[2] Marius-Ary Leblond.

— Tu viendras avec nous…

Il lui certifiait qu’elle deviendrait semblable ou supérieure à la poétesse M’barka bent El Khass, de la tribu des Beni Amer qui fut grande, au XVe siècle, dans le Sahara et resta de glorieuse et impérissable mémoire. Pas un pâtre ou un caravanier qui ne connût son nom et la plupart des faits et des bienfaits que la tradition rattachait à sa vie.