Son esprit, voué aux belles choses, ne dédaignait pas les choses utiles ; elle savait diriger le forage d’un puits comme elle savait rythmer un poème. Le folklore saharien et les oasis du Sud oranais lui devaient une large part de leur richesse. Les détails de sa personnalité se perdaient dans une légende abondante et diffuse, mais elle apparaissait surtout comme une sorte de génie savant et poétique dont l’envergure couvrait la moitié du désert.
Soudain, l’Enfant prononça gravement, — et il lui sembla, que la pensée, immédiatement précisée par des mots, avait jailli d’une inspiration divinatrice :
— Certainement, un jour, je serai parmi vous… pour longtemps… pour toujours peut-être…
Elle ne prévoyait pas que cela dût advenir au lendemain d’une irréparable épreuve et dans un temps où, après l’avoir cruellement perdue, elle rentrerait en possession d’une souveraineté reconquise, non point par droit d’héritage, mais par mérite de hardiesse, de conscience et de volonté.
Le Rahmani passait dans la brousse à l’amble de son cheval.
De campement en campement, il allait, avertissant les Achabas que le moment du retour aux steppes était venu.
Les feuilles des chênes-liège restaient vertes, mais celles des chênes-zéens tombaient déjà. Les hautes fougères prenaient leurs nuances de rouille. La couleuvre gardienne des livres devenait frileuse. Les bêtes se revêtaient du poil brillant et fourni de la saison hivernale. La forêt exprimait une magnificence recueillie.
L’Enfant accompagnait le Rahmani et celui-ci l’entretenait encore des plaines et du désert.
Elle aurait voulu fuir son insistance et ne faisait rien pour y échapper. Il lui advint de chercher à pressentir le monde inconnu. Ainsi, au seuil d’une saison nouvelle, l’adolescence entrevoit la redoutable et l’inéluctable vie d’un autre âge vers lequel elle s’achemine, craintive et curieuse, parfois épouvantée, mais sans qu’il lui soit permis de fixer le temps ni de remonter le cours de saisons écoulées.
Le Rahmani passait sur son cheval, qui ressemblait à un sloughi, et l’Enfant montait un fils de Moueddin.