Elle possède au degré suprême le sentiment de l’éternité. Elle sait que l’arbre renaît inlassablement et qu’inlassablement les êtres visibles et invisibles se reproduisent afin que se poursuive sans interruption la vivante ronde universelle. Une sensation de perpétuité habite en elle. Sans découvrir exactement tout le sens de la mort, elle a nettement conscience qu’il ne s’agit là que d’un état momentané, une solution de continuité entre la vie déjà vécue et celle que l’on va vivre.
En parcourant les Évangiles, elle a été pénétrée d’un grand amour pour Jésus, mais, rebelle instinctivement à l’obéissance comme à l’humilité qui ne se sont jamais imposées à elle, elle ne désire suivre ni l’exemple ni la doctrine du Christ. Mieux, elle se glorifie tacitement d’avoir, avant de les connaître, préconçu les promesses de vie éternelle et de résurrection. Pourtant, et parce qu’elle conçoit bien la grandeur de cet Humble volontaire, elle lui dédie le plus pur attachement, sans formule.
Exempte d’angoisse et de mélancolie, elle se repose volontiers près de la tombe du petit disparu. C’est dans une partie de la forêt où des allées tournantes tracées, le sous-bois débroussaillé, les arbres hauts et de diverses essences, créent une sorte de parc. L’Enfant sereine s’engourdit dans la grande ombre du cèdre, entre les racines duquel repose la chère dépouille dans un cercueil de cèdre aussi. Là, le doux mort garde une place étroite et privilégiée, sous les fougères élancées et les asters sauvages qui étoilent l’ombre. Il dort dans l’odeur immortelle de l’arbre admirable, celui dont le bois ne pourrit jamais, celui qui, dans les palais cendreux, est intact de siècle en siècle, celui qui conserve, sur la corruption des êtres et la ruine des choses, sa fibre indestructible et son parfum vivant.
L’Enfant a lu les réflexions de Pierre Charron :
« Peut-être que le spectacle de la mort te desplait à cause que ceux qui meurent font laide mine. Oui, mais ce n’est pas la mort, ce n’est que son masque. Ce qui est dessoubs caché est très beau ; la mort n’a rien d’espouvantable. Nous avons envoyé de lasches et poureux espions pour la recognoistre : ils ne nous rapportent pas ce qu’ils ont veu, mais ce qu’ils en ont ouy dire et ce qu’ils en craignent. »
L’Enfant ne redoute rien et, même consciente d’un danger, ne l’évite point, car un fatalisme naturel sévit dans son ambiance. Elle ne craint aucune chose ni personne. Ce qui appartient généralement au domaine du merveilleux lui étant ordinaire ne lui cause nulle inquiétude, mais elle sait gré à l’auteur du Traité de la Sagesse d’affirmer que Celle que les livres sacrés nomment la Reine des Épouvantements n’est qu’un masque, et que « ce qui est dessoubs caché est très beau ». Cela correspond à son désir et à ses secrètes certitudes.
Au cours de sa méditation, elle entend bruire les feuilles et craquer les brindilles entre les arbres. Des pics de bois et des geais bleus s’envolent, se rapprochant d’elle. Un cerf et des biches se montrent allant vers l’abreuvoir des chevaux, frais sous les ombrages plus denses. Un moment, ils stationnent, observant cette créature près de qui les oiseaux se posent avec indifférence. Ils la regardent sans anxiété ni surprise, dans la sécurité d’un amical instinct.
Ainsi la petite et grave Enfant de la forêt renouvelle le miracle des solitudes du mont Alverino. Et, certes, François d’Assise eût pu la bénir de renouer ainsi le fil d’un autre temps à celui de sa très douce sainteté.
« Que le parler soit sobre et rare… », disait encore messire Pierre Charron, prédicateur de Marguerite de Valois, avocat devenu ecclésiastique, ami de Montaigne, et l’un des vingt-cinq enfants d’un libraire de la rue des Carmes à Paris !
« … les meilleurs hommes sont ceux qui parlent le moins… »