Si l’hôte studieux du buisson de myrte n’avait été déjà cet enfant taciturne, la leçon du livre l’eût incitée au goût du silence ; mais elle avait peu de tendances à la loquacité. La constante fréquentation de la hautaine et sévère Nature frappe la bouche de mutisme tandis que s’accroît l’éloquence intime de la pensée.
L’Enfant qui vivait seule, sans communion fraternelle avec ses semblables, ne se trouvait pas sollicitée par le flux des paroles, même au foyer paternel.
Là aussi elle existait isolément. Elle aimait pourtant, d’un amour absolu, mais qui n’éprouvait pas le besoin ni n’entrevoyait la nécessité de s’extérioriser. Il lui arrivait de caresser dans son esprit des mots qu’elle allait dire, dont elle laissait passer l’opportunité, et qui retombaient dans un abîme de choses inexprimées, en amoncellements précieux, inutilisés.
La maison, demi-villa, demi-fortin, sur les terrasses étagées, devait à la montagne la qualité de ses matériaux et sa richesse et ne participait pas, intérieurement, à la vie de la montagne. Le seuil franchi, elle offrait, intégrale, une atmosphère de province française et, mieux, de vieille Provence, comme parfaitement ignorante de la transplantation. Seulement, c’était une atmosphère triste où les sensibilités, meurtries par l’épreuve et s’isolant dans leur douleur faite de souvenirs aigus et de regrets vains, n’échangeaient que des soupirs lorsqu’elles ne mêlaient pas leurs pleurs.
Après les années actives, joyeuses dans la vigoureuse conquête et la mise en valeur de la contrée nouvelle, les résultats de l’effort ayant dépassé la réalisation escomptée, cette famille de pionniers était entrée dans une période inerte, une phase de repos qui semblait définitif et n’allait pas sans désœuvrement. Et c’est pendant cette période, où le foyer sans labeur se trouvait désarmé, que l’épreuve avait frappé. Au lendemain du deuil imprévu il demeurait morne, sans volonté de réagir, mal résigné.
Pour silencieuse qu’elle fût, l’Enfant avait conscience d’être l’unique bruit et le seul mouvement actif et résolu de la maison.
Une aïeule, exquise d’indulgence et de mélancolie, lui apprit à lire, puis lui livra le trésor de la bibliothèque. L’Enfant y puisa largement, insatiable et ravie, dans l’encombrement des volumes d’une théologie aride, compacte et fouillée, héritage de sévères aïeux calvinistes, dont plusieurs avaient été martyrs pour soutenir le dogme de l’impitoyable réformateur. Elle tenait de ceux-là sans doute son tempérament ferme, son orgueil outrancier et son penchant à discuter et à juger librement des choses même sacrées. Elle parcourut le cycle d’une très classique littérature romanesque qui retint moins longuement son attention.
La structure et l’appétit de son intelligence étaient de telle sorte qu’elle ne savait s’attarder à ce qui ne s’implantait pas subitement en elle comme sur un terrain propice, reconnu ou découvert.
Aux problèmes posés par ses réflexions et sa logique intuitive, elle ne demandait pas d’être suivis de solutions immédiates. A feuilleter la Bible, elle éprouvait plus d’incertitude que d’étonnement. Environnée de gestes archaïques et par la primitivité des vies forestières, elle ne se trouvait pas dépaysée à travers l’Ancien Testament. Une seule fois, ne percevant rien des réalités de la détestable aventure des filles de Loth, elle interrogea un vieux montagnard qui lui parut présenter quelque ressemblance de traits avec l’image qu’elle se faisait du patriarche. Il la considéra, plein de douceur, hocha la tête et répondit gravement :
— Regarde les bêtes, ma fille ; regarde les bêtes. Et cela n’est ni sur toi ni sur moi ; mais sur un favori du démon.