Dans ses déductions ou ses observations, il n’entrait jamais d’ironie ; car l’ironie est un fruit de l’expérience et des collectivités qui en font une sauvegarde de l’individu. Les solitaires l’ignorent parce qu’ils n’en ont pas besoin.
Pour nombreuses qu’elles fussent, les sensations de l’Enfant s’ordonnançaient avec une santé physique et une droiture sans excès ni défaillances.
La mère, délicate et passionnée, chérissait dans une muette angoisse, une appréhension constante, la fillette ardente et sage dont les gestes téméraires lui échappaient, mais qu’elle voulait, avant tout, voir libre de bénéficier sans contrainte de la plus large vie. Dans un même sentiment, le père, à qui désormais elle tenait lieu de fils, la laissait agir, commander, disposer des gens et des choses et régner à sa guise.
Il y avait une sœur, une cadette autour de laquelle errait la perpétuelle menace d’une brève destinée et le frisson du fatal dénoûment, forme infiniment fragile, instable et gémissante, dans les bras qui l’étreignaient désespérément.
Ainsi l’Enfant taciturne et forte vivait-elle peu dans la maison. Elle s’en évadait dès l’aube pour rentrer dans la saine, vivante et sereine plénitude de la forêt.
Au sommet de la montagne, dominant les croupes moutonnantes et les longues pentes boisées, le chaos des rocs, des torrents et la rousse douceur de la Grande Clairière, l’Enfant se sentait à ce point élevée, hautaine et satisfaite, qu’elle eût pu s’écrier avec le penseur hindou :
— Mes œuvres sont mon bien. Mes œuvres sont mon héritage. Mes œuvres sont la matrice qui m’a porté. Mes œuvres sont la race à laquelle j’appartiens. Mes œuvres sont mon refuge.
Ses œuvres, c’était elle-même dans la plénitude de sa volonté et dans l’adoration de son entourage, c’était la servitude heureuse de ses vassaux, c’était tout ce qui s’étendait sous ses yeux et au-delà, son royaume et sa royauté.
— Mon bien, mon héritage, ma race !…
Pour refuge, elle avait le promontoire ensoleillé.