Certes, elle parlait et pensait dans la langue maternelle de la dominatrice de la forêt ; mais celle-ci ne trouvait rien à dire à celle-là dans leur commun langage. S’il leur eût été donné de déterminer leurs impressions, elles auraient pu conclure que chacune d’elles montait ou descendait vers l’autre d’une altitude ou d’un abîme de vertige et, mises en présence, n’éprouvaient plus qu’un désir d’éloignement. Et elles savaient, par pressentiment, que, se parlant, elles ne se seraient pas comprises.
Avec la Nomade, nul étonnement, encore que leur compréhension et leur manière de vivre n’offrissent pas que des similitudes. Inévitablement et toujours, elles se retrouvaient sur le terrain du raffinement, de l’orgueil et de la liberté.
— Je te dirai ceci, ô le Rahmani : je hais les plaines, ces inconnues, si leur visage humain est constamment semblable à celui de ces gens. — (Ils sont peut-être de ma race, mais certainement je ne suis pas entièrement de la leur.) — Je n’habiterai point les villes, car les frères de ces gens les ont depuis longtemps peuplées. Et si tu voulais que je puisse te suivre sans hésiter, sans inquiétude ni mépris, pour voir ce que j’ignore encore, il eût mieux valu, mille fois et une, ne pas me conduire aux maisons forestières ! Ai-je dormi cette nuit, dans ce lit blanc, près de cette fille bizarre et laide ? Je préfère la natte de mes bergers. Mais sache, ô Rahmani, que se vérifie de nouveau pour moi ce qui m’est une très ancienne certitude : je suis un fruit rare de l’arbre de la science. Une race nouvelle sortira de moi, car je suis supérieure à celle de mes aïeux, lointains ou proches, comme à celle de mes amis et vassaux… Que penses-tu ?
— Je pense que tu ne devrais pas être mortelle… Cependant ni toi ni moi nous ne serons épargnés par la Séparatrice et la Maîtresse des derniers jours. Alors…
Ils franchissaient le col élevé de la montagne et descendaient à pic vers la Grande Clairière.
— Alors, dit l’Enfant d’une voix de rêve, as-tu jamais vu plus beau matin que celui-ci ?
LA ROUTE
Dans l’orgueil ou la détresse de la solitude, dans la tendresse ou l’indifférence, la quiétude ou l’incertitude du foyer, nous tous, qui fûmes les adolescents d’un autre âge, nous avons connu le moment où nous entendîmes la voix d’un monde lointain.
Combien nous en avaient parlé avant cet appel ! Les uns pour en médire, — car il est de ces esprits qui témoignent de leurs regrets par l’habitude de dénigrer les joies passées. Les autres pour se repentir ou déplorer l’envol d’un temps trop rapide. Et d’autres encore pour nous mettre en garde, jaloux peut-être de ce que nous allions saisir ce qu’ils ne pouvaient plus posséder.
Nous répondîmes à l’appel. Toi parce que la voix lointaine t’enivrait. Toi parce que, en dépit de l’expérience que tu respectais chez tes éducateurs, tu voulais surtout courir les risques du hasard et la meilleure leçon de l’expérience personnelle. Toi, à cause de toutes ces raisons à la fois ou parce que ta vanité te fit croire être prédestiné pour un vol souverain hors du nid. Moi…