Sans doute, il arrivait que le feu gagnât la zone des grands arbres, qu’au gré du vent du Sud l’accident se transformât en désastre et que des milliers d’hectares de forêt vierge ou industrielle fussent dévastés, absorbés par le fléau. Souvent même le pâtre et le troupeau étaient les premières victimes[3].
[3] Au moment où ce volume était sous presse 30.000 hectares de forêts brûlaient, en trois jours, dans les Beni-Sahah et les montagnes de Philippeville.
Les diligentes femmes des gardes s’ingéniaient à rendre digne de l’Enfant et du chef des Achabas leur modeste et prompte hospitalité.
— Ma fille aînée couchera dans votre chambre et vous servira si vous avez besoin de quelque chose, dit l’une de ces femmes à l’Enfant.
Elle l’avait conduite dans une pièce aux murs de badigeon rose où un petit lit de fer étalait la blancheur des draps propres. Sur un lit pliant de campement, à côté, il n’y avait qu’un drap et une demi-couverture grise.
L’Enfant promptement dévêtue et couchée regardait sa compagne qui se déshabillait lentement. C’était une forte fille de douze ans, osseuse, les extrémités lourdes. Son humble figure exprimait une gêne intense, plus de fausse honte que de timidité. On ne voyait rien au-delà de la couleur de ses yeux bruns, aucune pensée perceptible. Elle ne parlait pas et le mutisme de la petite hôtesse imprévue ne l’encourageait point à desserrer les lèvres.
L’Enfant l’observait avec une sorte de stupéfaction. Se pouvait-il que toutes deux eussent leurs origines dans la même patrie et la même nation ? Pourquoi l’âge seul les rapprochait-il tandis que tout les différenciait l’une de l’autre ?
Son souvenir, immédiatement, opposa à la fille des gardes, la fille dernière du Rahmani.
Elle examinait les mains courtaudes, puis les siennes, toutes souplesse et muscles fins, et c’est pareilles aux siennes qu’elle revoyait les mains de l’Arabe. Petite Bédouine de sang bleu, l’enfant des tentes nomades possédait cet esprit vif et altier, ce dédain de caste qui lui tiendraient lieu d’intelligence et de supériorité jusqu’au terme de sa vie. Elle n’avait ni bassesse ni vulgarité. Elle ne manquerait jamais de tact et ne faillirait dans aucune faute grossière, son instinct affiné, la guidant mieux que les conventions et le raisonnement.
Mais la fille des gardes, hors une sorte de bonté naturelle, mêlée d’autant de faiblesse que de nonchalance, que détenait-elle qui pût la faire craindre ou aimer ? Qui découvrirait, au-delà de sa face ingrate, les vertus foncières, indéfectibles, de la race : endurance physique, vaillance morale, ressort de bonne humeur et de bon vouloir ?