Sur le seuil, des enfants blonds aux cheveux raides, au teint bistré par le soleil et sali par la terre noire de la forêt, se montrèrent, disparurent effarouchés, se montrèrent de nouveau poussés par leurs parents, cinq ici, trois autres là. Deux femmes fraîches, mais timides à la manière gauche et un peu brusque des paysannes, morigénaient la marmaille. Elles ébauchèrent un sourire pour saluer l’amazone et son ami.

Et l’amazone était saisie d’un immense étonnement. Jamais encore elle n’avait abordé ce plateau situé aux confins de son domaine, là où la lisière de sa forêt touchait au territoire de l’État. Elle savait bien, par ouï-dire que des gardes français, appartenant à l’administration forestière du gouvernement, habitaient cette région isolée, également éloignée d’un groupement européen quelconque et de la Grande Clairière. Or les habitants de la maison blanche étaient trop volontiers confinés dans les limites de leurs bois pour entretenir les moindres rapports avec des voisins.

— Il faut, avait décidé le Rahmani, il faut avant de nous suivre à travers les plaines, que tu connaisses d’autres êtres que nous-mêmes et tes bergers. Nous irons jusqu’au poste forestier. Tu verras des gens, dont le visage et le langage sont presque exactement semblables à ceux des habitants des villages et des villes de la plaine, et tu verras aussi des enfants de ta race, qui te ressemblent moins que ma fille, la toute petite, ta préférée et la mienne.

L’Enfant avait accepté.

Maintenant, elle béait de surprise devant ces femmes et leur progéniture échelonnée. Elle, les étonnait moins, car, au-delà de plusieurs lieues de pays, tout le monde la connaissait parfaitement.

Les gardes revinrent d’une tournée, montant, avec de lourdes selles d’ordonnance, de chétifs et patients chevaux, lestes et adroits dans les passages difficiles et qui ne craignaient ni la neige ni le feu. Ils avaient de bonnes figures lasses sous le casque colonial et la tournure militaire dans le dolman vert de l’uniforme. Leur accent révélait que leurs berceaux se balancèrent sur l’autre rive de la Méditerranée. Ils regrettaient les forêts de l’Esterel et des Maures, aux frontières peuplées de gens de même espèce qu’eux et à proximité d’innombrables lieux habités, voire de quelques centres élégants de la Riviera.

A l’égard des indigènes, avec lesquels ils devaient entrer perpétuellement en conflit, ils témoignaient tour à tour d’un sentimentalisme très métropolitain ou d’une férocité de négriers.

Leur tâche ardue consistait à faire respecter la forêt, à la préserver de toutes les déprédations en s’aidant du prestige de leur titre, de leur tenue, de divers châtiments sanctionnés par le code, de quelques lois particulières, dont les montagnards méconnaissaient totalement les buts et la formule et ne parviendraient jamais à découvrir la nécessité ; car ils jugeaient simplement que cela était l’origine et l’aboutissement de procès-verbaux détestables, lesquels, se renouvelant, finissaient par mettre une chèvre au prix d’un pur-sang syrien.

Et comment ces pâtres anciens de la très ancienne montagne eussent-ils pu comprendre qu’il convenait de ne point laisser le bétail pâturer dans les jeunes taillis ou les futaies de chênes-liège récemment mises en valeur, et qu’on devait préserver de la dent et de la corne des troupeaux capricants les arbres dévêtus ou pourvus d’une écorce neuve ? Comment les persuader que l’avenir de la forêt est irrémédiablement compromis par la mutilation répétée des rameaux et des branches maîtresses ? Comment les convaincre en affirmant que la disparition des bois entraîne celle des sources et que, leur porter aujourd’hui atteinte, c’est compromettre les moissons et les vergers de demain ?

Depuis le jour antique où une horde initiale posa sur la montagne les trois pierres du premier foyer, les montagnards rompaient des branches pour la construction des huttes, coupaient des rameaux pour nourrir les bêtes pendant la saison sèche et laissaient les taillis livrés aux cornes de la génisse et à la dent du bouc comme aux griffes de la panthère. Puis, quand les veaux, les chevaux et les agnelets, se trouvaient par trop privés d’herbe tendre, quand le soleil de septembre avait durci les dernières touffes de diss et que la paille des clairières était rongée jusqu’à la terre, quelle inconcevable législation pouvait encore interdire de mettre le feu dans les espaces libres, afin que, spontanément, un peu d’herbe verte et tendre repoussât ?