Elle gagne le tournant de la montagne et la trouée des bois qui donne accès au chemin des plaines.

Mais elle ne descend point et ne sort pas de la forêt. Au contraire, elle dirige la mule intelligente et sûre le long des flancs chaotiques du sommet le plus élevé, à travers les gneiss qui s’entassent et chevauchent, les troncs d’arbres qui croulèrent sous la rafale et les neiges d’hiver, la végétation profuse enchevêtrée.

La fidèle Étourneau bondit sur les rocs comme une chèvre, chemine comme une chenille sur les troncs renversés, se coule dans le fourré comme un félin, escalade la montagne comme un cerf en fuite.

Voici la cime rasée, étincelante de lumière matinale. Très bas, très loin, pareilles à une étendue océanique scintillante, les plaines s’étalent, ondulant à peine.

Pour la première fois, l’Enfant est venue avec le désir de les voir.

Mais elle voit mal. Ses paupières cillent à cause de ce scintillement de l’espace. L’ombre de la forêt ne l’accoutumait pas à cette vision.

Et elle distingue la Ville, un fragment lumineux, plus compact et nuancé.

Droite, large, pacifique, sans détours, inflexible, la Route, qui n’a pas d’autre aboutissement que la Ville, poudroie sous les talons multiples d’une foule anonyme. Déjà la transparence du matin s’efface sur elle ; des poussières envahissent le ciel.

Un lyrisme silencieux possède la pensée de l’Enfant. Y eut-il jamais sur cette cité le même soleil que sur la montagne ? Le rire éclatant du ciel d’été put-il jamais déchirer et abolir les fumées cendreuses et les poudres blafardes projetées vers lui et qui l’offensent ? Et tous les êtres, qui vivent parmi et au-dessous, connurent-ils jamais le goût de joie et d’éternité de l’air libre ?

Ah ! combien cher et précieux le Rahmani qui détourne les caravanes de la voie facile et encombrée, qui les conduit au-delà, jusqu’aux steppes vides, dans l’indépendance et la totale clarté !