Or, devant l’œuvre intelligente et l’effort désespéré des hommes, le feu hésita, en effet.
Ce ne fut qu’un moment. Le vent redoublait. Il exaspéra l’élan du fléau. Une vague de flamme sauta la tranchée ; les autres suivirent.
Sur son cheval, qui saignait des quatre pieds, l’Enfant proféra un cri de désespoir et de folie. La bête fit volte-face l’emportant. Des hommes s’agrippèrent à lui et à elle. Elle balbutiait des mots sans signification et elle avait des sanglots terribles. Le cheval, emballé, traînait une grappe humaine.
Ce fut la ruée générale de tout ce qui vivait encore vers le large espace de la Grande Clairière.
En masses confondues où les espèces oubliaient les différences de leurs instincts, dans une déroute inouïe, le sursaut de toute chair contre l’épouvantement de la mort horrible, les bêtes et les hommes fuyaient. Quand ils ne sentaient plus le feu immédiatement à leur poursuite, ils s’arrêtaient, pivotaient sur eux-mêmes, s’abattaient à bout d’haleine et d’effroi, ou bien, ils tournoyaient et circulaient, incohérents, hébétés et comme devenus subitement aveugles.
Lorsque le feu dévora les confins de la clairière, les bêtes sauvages, humbles et atterrées, cherchèrent un refuge parmi les troupeaux des Achabas.
Le feu les enveloppa d’un cercle mortel, infranchissable. Il vint lécher jusqu’aux balustres des terrasses, là où elles touchaient à la forêt. Cendres et braises pleuvaient sur la maison pleine de larmes, car le père, l’incendie ayant sans doute coupé son chemin de retraite, n’avait pas reparu.
Sous les tentes des Nomades, les femmes et les enfants hurlaient de terreur, tandis que les montagnardes, rassemblées dans le même lieu de refuge, ne gémissaient que sur la perte des humbles choses qu’elles ne purent arracher de leurs huttes flambantes.
Durant trois jours et trois nuits, les forêts brûlèrent.
La nuit, des torrents de lave, qui étaient des végétaux en feu, roulaient sur le flanc des sommets, fleuves monstrueux et tragiques. Des chênes, forts des siècles de leur âge, étaient restés debout après les premiers assauts destructeurs, témoins désespérés sous le ciel sans réplique. Soudain, une flammèche sournoise attaquait leur tronc fourré de lichens. Elle s’étendait, s’étalait, s’enroulait, écharpe fatale, et montait, ardente, d’un jet. Alors, dans la tête couronnée de l’arbre, la destruction s’épanouissait subitement. Un instant, pareil à un énorme pilier incandescent, le tronc de l’arbre persistait ; puis il s’écroulait avec un fracas retentissant, bruit de colère et d’agonie géantes. Il se répandait en un torrent de braises rejaillissantes, éclaboussant toutes les choses mortes, noires et grises d’alentour.