Noura est assise dans l’auditoire près de la blonde petite épouse du fils aîné, Lalià. Il n’y a pas de très longs mois, Lalià était une jolie Française qu’assiégeaient les danseurs et les prétendants. Une de ses aïeules était Arabe. Une goutte de sang de cette aïeule suscita le dégoût anticipé de la vie d’Occident, eut raison de trois générations de sang gaulois et chrétien et donna la jeune fille à l’amour d’un cousin et à la réclusion joyeusement acceptée. Lalià était heureuse, ne regrettait rien et berçait un enfant musulman contre sa blanche poitrine.
Noura ne pouvait aimer la conversion de la jeune femme. Elle ne l’avait pas révélée à Claude Hervis sachant trop les mots qu’il eût prononcés : — « Nous ne parachèverons jamais une conquête en Islam, car c’est au tour de l’Islam de nous conquérir. »
En revanche, la Mâlema répondait à cet Islam dangereux : — « Pour une que tu m’as prise, je t’en prendrai mille ! » —
Et, dans cette maison même, la conversion de Lalià était rachetée par celle inverse d’Oureïda, sa belle-sœur, qui souhaitait ardemment posséder l’enseignement de Noura.
Oureïda…[25] la rose dont le parfum caché a la vertu d’un philtre rare, Oureïda dont chacun sait le charme et la beauté et que personne n’effleure. Heureux, trois fois heureux l’époux d’Oureïda !
[25] Ce nom de femme est celui d’une rose.
Mais Oureïda ne désire pas d’époux et c’est chose inouïe pour le monde musulman où cette belle fille demain sera considérée comme vieille. Elle redoute des mensonges dans l’amour. Sa pensée profonde se double d’étranges pressentiments. Elle a voulu connaître le français, s’exprime aussi délicatement que Mouni et voudrait apprendre davantage.
Son père s’oppose à ce désir trouvant la science mauvaise pour les femmes. En secret, Noura répond à des questions avides. Oureïda réfléchit beaucoup, avec une obstination maladive et vengeante dont ceux de sa famille ne s’aperçoivent pas. Elle tousse, et dans son regard il y a comme une certitude que sa jeunesse brève s’achèvera dans la mort avant d’avoir connu les joies et les douleurs des autres femmes.
Les charlatans arabes et les docteurs roumis consultés n’ont qu’un geste impuissant.
— « La phtisie. Rien à faire. Les deux tiers des indigènes sont tuberculeux. » — Et Oureïda murmure avec une souriante résignation :