Les jours coulaient lentement. Lentement Noura essayait d’élever le sens et la forme de ses leçons, de leur donner un tour plus exclusivement européen. Elle hésitait devant l’étonnement ou la subite obscurité des cerveaux ; puis tentait de passer outre pour faire franchir à ses enfants une sorte de frontière franco-arabe au-delà de laquelle elles semblaient ne pouvoir aller. Mais sans cesse elle était obligée de revenir en arrière pour recommencer l’élan qui échouait. Et elle s’obstinait, croyant que Mouni du moins avait franchi cette frontière et que les autres suivraient.

Lella Fatime se préparait à un nouveau séjour dans les Grandes Tentes. Le jeûne sacré du Rahmadan, — qu’elle avait accompli rituellement avec Mouni, — et la faiblesse qui en résultait lui avaient fait retarder son départ. Elle parlait d’emmener sa sœur ; mais celle-ci s’y refusait énergiquement.

— C’est assez d’avoir supporté le carême pour lui plaire, disait la petite à Noura. Je ne veux pas retourner là-bas. Mon père Bou-Halim pourrait me garder ou me donner à un sauvage de ses amis.

Quant à Lella Fatime, elle aimait partager sa vie entre sa nièce et sa tribu, la France et l’Islam intact. Elle jouissait profondément dans l’atmosphère ancestrale ; mais il ne lui déplaisait pas de prouver qu’elle savait vivre comme une civilisée.


Claude Hervis restait le commensal irrégulier de la maison. Il avait élu domicile hors la ville, dans une maisonnette de khammès[27] près des champs d’iris et des oliviers.

[27] Cultivateurs.

Dans cet isolement il travaillait peu, dissertait avec quelques porteurs de bernous et savourait sa chère indolence. D’esprit très oriental, avec une infinie patience, il attendait l’heure où, vaincue par l’œuvre impossible ou par l’amour, Noura dirait oui. Jusque-là, il ne permettrait plus à un mot ni à un geste de troubler la grave amitié.

Sa présence était précieuse à Noura ; elle surexcitait son courage pour la lutte. L’incessante contradiction de l’artiste alimentait l’obstination de la jeune fille et le duel les intéressait tous deux. Il leur était arrivé de s’arrêter ensemble au seuil d’un café maure où un lecteur laissait sa voix égale engourdir les auditeurs.

— Islam, vieil homme heureux ! s’écriait Claude. Oh ! bien heureux vraiment puisque en ce siècle il peut encore goûter une satisfaction profonde en écoutant la plus simple histoire. Oh ! le noble vieillard qui sommeille merveilleusement dans l’esprit d’autrefois ! Avons-nous le droit de le réveiller ? Ce n’est point ce réveil qu’attend son rêve. Et toutes nos générosités s’acharnent contre ce vieillard en proclamant que c’est pour son bien.