— Ah ! fit Noura, vous n’êtes pas, vous, parmi les généreux. Je vous préfère le Mahdi, cet autre prêcheur de croisade, qui veut qu’on cesse de regarder l’indigène comme une statue ou une bête. — « Qu’on le considère comme doué de l’ensemble des facultés humaines, dit-il. L’avoir traité autrement a tant retardé le contact utile de deux races en présence. » — J’ajoute : — « Bénis soient les arabophiles que guident non la sensiblerie ou un sentiment d’originale esthétique, — si ceci vous atteint un peu, pardonnez-moi, — mais la vraie sensibilité et la conscience du besoin d’égalité des hommes devant la vie.

— Ces arabophiles et vous, Noura, vous travaillez à une illusion. Vous faites des bulles de savon qui gonflent, paraissent vouloir monter dans les airs et éclatent sans qu’il en reste rien.

— Et cela vous réjouit, homme grave ?

— Cela m’amuse, tant que ce sont des jeux d’enfants. Quand vous voulez changer le jeu en œuvre d’homme, je proteste, sans m’effrayer, car si vous obtenez une victoire, ce n’est qu’une pauvre exception. Une désertion ne prouve pas l’indiscipline d’une armée. Un révolutionnaire n’incarne pas l’esprit d’une république.

Mellouk, le Constantinois, un chanteur et joueur de djouak[28] remplaçait le lecteur dans le café maure. Toute l’âme bédouine passionnée et mélancolique, sauvage et tendre, fantasque et violente, gémissait, criait et roucoulait dans le roseau. Le son s’élevait comme l’appel strident d’un oiseau du désert. Il descendait avec la douceur langoureuse d’une paupière qui se ferme sur des yeux d’amour.

[28] Courte flûte de roseau.

Et Mellouk chantait la ballade populaire de Salah-bey.

Les Arabes ont dit :

— « Nous ne donnerons ni Salah ni sa fortune,

« Dussions-nous être mis à mort ou tomber mortellement frappés.