Quelqu’un surgit sur la terrasse, quelqu’un dont ils sentent l’immédiate présence qui les dégrise…

Et tandis que Mouni disparaît avec un regard de volupté et de défi, Noura très droite dit seulement :

— Allez-vous-en, Claude Hervis.

La Bent Fraîchichi parlait :

— Le pied du « mehari » a rencontré le sol qui lui était mauvais. Et le pied du coureur de race s’est usé jusqu’à devenir tendre, impuissant à la marche. La chair et le sang n’étaient plus recouverts que par une peau mince et fragile ; le telhas[33] avait couché celui qui dévorait l’espace sans sources, pendant des jours. Et les gens disaient : « Il ne se relèvera plus. Les sables ne connaîtront plus sa course. » — Mais le maître a voulu guérir le mehari. Il a pris son poignard ; il perce le pied infirme, il le perce là où il est le plus sensible et le plus usé. Le sang coule. Puis, la peau se dessèche et durcit. Le mehari ne sent plus la meurtrissure des pierres. Il marche encore aux chemins du désert… — C’est l’histoire de ton cœur, ma fille. Laisse-le saigner.

[33] Usure du pied des dromadaires qui marchent en terrain dur. Le remède est l’incision de la plante du pied.

Noura écoutait l’allégorie. Elle pleurait des larmes intérieures à cause de Claude Hervis qui était parti, chassé, sans qu’elle eût voulu l’entendre.

— Je sais, je voyais, continuait la vieille barde. Il baisait Mouni. Cela ne l’empêche pas de t’aimer ; mais tu ne l’aimes plus à cause de ce baiser. Alors donne-lui Mouni pour le consoler de l’amour perdu en toi.

Mais Noura renvoyait la bavarde et repassait dans son cœur les mots que Mouni avait prononcés devant le reproche muet de l’attitude.