Alors Djénèt parle plus librement.

— Mon mari Touhami obéit à sa mère. Il me rudoie quand elle se plaint, pour rien. Hier j’ai dit : — « Me tueras-tu ? Je veux me sauver dans la montagne. » — Il a répondu : — « Sauve-toi. Quand tu seras au bout du champ, au bord du fossé, je prendrai mon fusil et je viserai bien. » — Tu comprends, Touhami ne craint pas la prison ; il sait qu’on y est nourri et habillé, à l’abri du vent et de la pluie ; il n’y manque que des femmes. — « Peut-être les bons Roumis finiront-ils par en donner aux prisonniers et la prison sera le paradis, dit-il. » —

— Tu n’es pas heureuse, ma Djénèt.

— Non. Je ne suis pas habile comme ma belle-sœur Afsïa qui obtient tout ce qu’elle veut, et son mari ne lui parle qu’avec une langue amoureuse. A quoi sert la science, ô Mâlema ? Elle ne m’a pas donné le bonheur et les gens d’ici affirment qu’elle donne le goût du mal parce que Bouba se prostitue à tous les hommes qui passent, chrétiens ou musulmans.

— Qui est Bouba ?

— Une fille du village de Beïa. Elle a été longtemps dans les écoles françaises et maintenant, elle fait des signes sur sa terrasse près de la koubba de Sidi-Brahim.

C’est la voix de Mouni :

— Djénèt a raison. La science ne donne pas le bonheur.

Comme une eau transparente laisse voir le fond des lacs, la voix transparente laisse voir une âme triste. Elle poursuit :

— Il n’y a qu’un bonheur, l’amour. La science ne donne pas l’amour. Et peut-être l’amour arabe vaut-il mieux que l’amour français. Peut-être les Musulmans mentent-ils moins souvent à leurs désirs que les Chrétiens.