Sœur Bénigne reprit :

— Vous êtes une pessimiste, ma chère. Ce n’est pas en disant : — « La ville est imprenable. » — qu’on fait des brèches dans les murailles.

Poussée par la contradiction, Noura répliquai :

— J’ai vu ici, trois petites indigènes aller à l’école d’un couvent de votre ordre, trois filles d’un homme lettré, distingué, en apparence ennemi de la routine. Elles étaient vêtues comme des pensionnaires d’un tablier noir au col blanc ; mais elles restaient coiffées d’un petit fez rouge. Ce petit fez étant plus près du cerveau dominera toujours le tablier noir ; c’est le symbole de l’indestructible obstacle.

— A votre tour d’exagérer. Vous arrivez à conclure que nous semons parmi d’irrésistibles ronces. Le Seigneur ne le voudrait pas.

— Nous ignorons le dernier mot de la volonté de Dieu, ma sœur. Se rendre compte ne veut pas dire qu’on a perdu courage. Il faut semer quand même ; c’est l’universel et immémorial devoir des hommes : c’est le geste initial, — conscient ou inconscient, — de toutes les civilisations. Mais la moisson ne dépend pas de nous seuls ; elle est soumise au soleil et à la pluie, à la grêle et à la sécheresse ; elle dépend de Dieu. Semons, sœur Bénigne, semons puisque telle est notre mission terrestre : mais ne concluons pas du fruit des semailles. Nous ne le verrons probablement point. Et pas plus que moi vous ne savez s’il mûrira pour le bonheur humain d’un peuple.

— Bonheur humain ! Que faites-vous du salut des âmes ?

— L’affaire de Dieu.

— Et la nôtre, ma chère… Sœur Cécile, entendez-vous ? De belles conversions sincères et édifiantes ou le simple relèvement moral d’une foule prouveront la bonté de notre ouvrage.

— A mon tour je convertirai les autres, murmura la novice avec onction.