— Je regarde. Vous êtes heureux. Vous le serez davantage en vous rapprochant encore de nous. Nous vous avons délivrés et consolés de vos chefs turcs. Nous avons dit : — « Vous êtes nos frères. » — Et nous avons agi. Notre Gouvernement a pris souci de vous comme un général de ses soldats favoris. Il savait que vous aviez souffert, il voulait vous faire oublier la souffrance, vous traiter comme des égaux. Le nierez-vous ? Quiconque ne se souvient pas d’un bienfait est indigne de sa religion.

Si Lakhdar eut un sourire ambigu.

— Dieu connaît tout. Il juge et il est miséricordieux. Il en existe comme le Gouverneur de ce temps, comme toi et quelques autres qui sont pour le bien et la justice, — sur eux la bénédiction ! — Ces justes pensent : — « Les musulmans sont des hommes et ils étaient des seigneurs. » — Mais combien hurlent : — « Ce sont des chiens qu’il faut abattre, des serpents qu’on doit écraser. » — Que répondrons-nous à ces chiens d’un autre pays qui sont venus aboyer sur nos terres ?

— Vos terres sont à eux, à nous, comme elles furent à vous ; par droit de conquête. Mais fermez l’oreille aux hurlements stupides et pardonnez, n’y aurait-il qu’un seul juste.

Le père de Mimi avait encore des griefs.

— Vos colons ont pris les pâturages de nos tribus. Les gardes forestiers défendent l’inutile broussaille des forêts. Le procès-verbal étrangle le fellah et les troupeaux ont faim.

Noura savait bien cette plainte quelque peu justifiée, cependant elle répondit :

— C’était le droit du vainqueur de disposer à son gré de la terre conquise. D’ailleurs nous n’avons pas réduit votre bétail à la famine ; il reste des prairies et des maquis. Si nous défendons la forêt, c’est que vous êtes de grands destructeurs contre lesquels on doit sévir. Il suffit du moindre besoin de pâturage nouveau ou d’une rancune pour qu’un incendie s’allume dans une boule de mousseline, arrachée au turban d’un berger, cachée sous des feuilles sèches ; dix mille hectares de forêt flambent et une fortune s’en va en cendre et en fumée.

— Mais tu sais bien qu’il y a des têtes vertes[42] qui mesurent l’avancement au nombre des procès infligés ; mérités ou non, que leur fait cela !

[42] Gardes forestiers.