Il ferma ses paupières à demi. Il eut un accent très doux.
— Je t’ai dit ma pensée comme à un ami. Pardonne-moi de t’avoir offensée.
— Je te dirai aussi ma pensée, reprit Noura. La misère ou la déchéance ne sont pas la faute d’un seul. Il y a trop de paresse et d’ignorance parmi vous ; et pour être belle et riche, la vie exige le travail des hommes.
— Le travail ! Considère les fellahs aux pieds crevassés comme l’argile sèche, aux membres maigres, griffés par les épines du labour.
— Le labour qui ne donne pas de peine et peu de moisson, à fleur de terre, autour des jujubiers sauvages ? Même ils hésitent à user de la charrue française ; il faut plus d’entretien et elle creuse plus profond. Cela changera quand ils auront tous compris et voulu.
— Ecoute, ô Mâlema. J’en connais qui prirent la charrue française. Elle obéissait mal aux mains arabes. Elle coûtait cher de réparations et d’entretien, de harnais pour les bêtes. Le surplus de la récolte était mangé deux fois. Alors, ils revinrent au bois dur ferré d’un peu d’acier, au joug fait d’une branche qui se fixe au garrot des bœufs où sous le ventre des mulets, avec un harnachement qui est un morceau de sac, une corde de laine, des ficelles d’aloès. La charrue cassée, on la répare avec le bois de la broussaille et rien ne mange la récolte en herbe. Et je connais un gros propriétaire arabe, — de ceux qui restent ou qui peuvent racheter des champs ; — il pense comme le fellah.
— Ah ! ton fellah n’est pas qu’un laboureur paisible. Il est pillard et quelquefois assassin.
— Par vengeance. Tous les hommes ont connu la vengeance depuis les premiers fils d’Adam.
— Je vois en tout et surtout le mal de l’ignorance. Le fellah n’a qu’un pauvre labour à cause de l’ignorance ; et il vole et se venge parce que c’est un barbare qui ne sait pas discerner le geste défendu du geste permis.