— Le M’zabi est un marchand de Touggourt. Nous l’avons rencontré ; il marche avec nous depuis deux jours. Il est amoureux et hardi comme un de ces « grands voleurs » qui, pour l’amour, suivent les tentes, seuls avec un cheval ou un dromadaire ; les « grands voleurs » de baisers qui sont habiles à déchiffrer le langage des parfums et des bijoux et qui pour pénétrer dans la tente bienheureuse viennent nus, la nuit, affrontant les chiens et le couteau après la soif et la faim. Le M’zabi dit qu’à El Berd il y a un Roumi vêtu comme un musulman et qui fait des hommes et des femmes avec de la terre. C’est un Roumi grand et bon qui sait toutes les prières du Koran et ne prie jamais bien qu’il jure n’être pas chrétien.

Et Mouni tout bas :

— Je savais bien qu’il était dans ce Sahara, mais je ne savais où le rencontrer. Hamed ou Allah ![52]

[52] Louange à Dieu.


Un vent sec affole d’incandescentes poussières et disperse le refrain des conducteurs de dromadaires.

Le bassour pèse moins au dos de la chamelle

Que la plume à l’aile du pigeon…

Qui dira l’œuvre des vents dans l’étendue saharienne ?… Le dessèchement, la mort des arbres et des herbes. La diminution et la fuite des êtres. Les terres végétales emportées par chaque souffle et la gigantesque ossature, le squelette pierreux restant nu sous le soleil.

L’œuvre n’est pas terminée ; il faut une plus saisissante figure à cette partie du monde opposée aux prairies virgiliennes, aux forêts abondamment vivantes de vies innombrables… Les vents se succèdent ; el adjedj qui hennit et les chichilis rugissants, troupeau de lions et de cavales folles. Ils mordent à même le squelette ; ils le cinglent, le fouettent, le griffent ; c’est l’effritement. Le gypse s’éparpille en poudre diamantaire, les pierres teintées d’ocre deviennent sables blonds aux reflets de cinabre parmi les fulgurantes rougeurs des soirs. La destruction est aussi un éblouissement. Le désert est créé…