— Qu’il soit fait selon ton désir, ô Lella[13] Fatime, avait dit Si Laïd…

[13] Titre de respect, de déférence.


A sa nièce, Madame Le Gall expliqua les raisons de ce désir.

— Depuis ton départ, Noura, tout m’abandonnait à la détresse des larmes. Je n’avais pas voulu te suivre à cause des souvenirs que je voulais garder dans la maison, et ces souvenirs me devenaient hostiles. Les bruits familiers m’obsédaient comme des importuns et des inconnus, bruits de cloches au village ou sonnailles des troupeaux dans la lande. J’ouvrais les albums de ton oncle et je sanglotais sur les photographies de mon pays. Je me mettais à parler arabe ; je n’avais plus conscience des années écoulées, du changement subi ; je redevenais toute une fille des Grandes Tentes et j’écoutais dans mon cœur les murmures de là-bas. J’aurais donné toute la joie pour entendre une chanson du Djebel-Amour ou du Sahara…

Nous comprenons cela, ô Lella Fatime. Nous savons comment les nostalgies se tordent dans les nerfs et bondissent dans le sang. Nous savons la folie qui nous possède avec la souvenance, et comme nous voudrions casser les choses que nous ne pouvons plus aimer ; et comme nous voudrions marcher, oreilles sourdes, prunelles aveugles, dans le seul mirage de notre mémoire et de notre souhait ; et comme nous haïssons « aujourd’hui » parce que notre amour est trop grand pour « hier » révolu et pour « demain » que nous espérons.

Des formes impondérables peuplent notre atmosphère. Nous reconnaissons en nous un être d’autrefois, un revenant victorieux qui annule l’existence de la créature que nous devenions. Nous avons soif des premières eaux dont nous pensions avoir oublié le goût dans l’ivresse d’autres breuvages. Nous tendons les bras vers de lointaines terres où nous voudrions dormir encore, là où se retrouverait encore la première empreinte de notre sommeil juvénile et doux…

Si souvent, dans le brouillard, nous avons imploré un ancien soleil ! Si souvent nos fibres tendues, dans l’énervement de musiques complexes, nous avons appelé le vacarme des musiques barbares, le battement sauvage du tobol, le cri strident, aigre et prolongé de la raïta, le cri qui pénétrait dans notre chair, et le chant de la ghesbâ langoureuse, chalumeau des pâtres, qui, avec le djouak de fin roseau nous faisait pleurer d’amour.

Lella Fatime, âme bédouine transplantée, des âmes franques ont connu la nostalgie au souvenir d’inoubliables Afriques. Et nous savons ce poète qui scandait :

Ne se pourrait-il pas que l’on me fît entendre