Lella Fatime sourit :
— Cela ne nous empêche pas de nous aimer.
Si Laïd s’avançait, avec son regard qui menaçait et sa voix qui caressait Noura. Alors, la jeune fille quitta sa tante et monta sur les terrasses chaudes dans le crépuscule.
Noura réfléchit. Elle revoit la zmala du soir de l’arrivée, la bénédiction de l’agha, la main sacerdotale étendue sur la tête de la Lella Fatime, comme pour la reprendre. Et toute l’ambiance des lieux est complice ; un étrange ensorcellement rôde dans l’air ; l’esprit s’endort, la chair s’émeut dominatrice.
La Franque qui veut être missionnaire en Islam sent l’haleine de cet Islam passer sur elle comme une irrésistible ivresse. Elle est dans une atmosphère toujours pleine de désir latent ou d’amour satisfait, où les gestes ne concourent qu’à la satisfaction de l’instinct. Elle est enveloppée d’une âme éternelle, immense, ancienne et puissante qui joue avec la raison, l’annihile et la perd dans ses replis. Et c’est aussi une âme surtout féminine qui conçoit infiniment la joie des parfums d’encens et d’aromates, une âme librement asservie, dans une volupté animale, au rite primitif de l’amour humain…
Noura hausse son front grave. Elle résistera à la séduction, au langoureux poison de l’Orient. Elle rompra l’arachnéenne et soyeuse trame qu’une magie tisse autour d’elle. Là où Claude Hervis, Lella Fatime, le Mahdi même peuvent succomber, Noura se libère et c’est la victoire de l’Occident.
Une voix frêle chanta dans le soir. Elle chanta une improvisation sur le coursier de quelque bien-aimé, un cheval qui s’appelait Guelbi (mon cœur).
Guelbi ! Guelbi !
O toi le plus beau d’entre les coureurs musulmans !
Allah !
Guelbi ! Guelbi !
Tu es pareil à la gazelle apprivoisée.
Je t’aime, ô toi, Guelbi !
O protégé de Dieu, je t’aime !
Toute la vie tient dans le galop,
Quand le vent sèche la gorge et serre la tête
Comme dans un foulard de soie.
La voix hésita, s’interrompit pour reprendre ardemment :
Je t’aime, ô Guelbi, par Dieu ! je t’aime !
Viens ! je te nourrirai de roses.
Je t’abreuverai d’eau de fleurs d’oranger.
Baise-moi Guelbi !
Ta bouche sera plus douce et légère que celle d’un homme
Pour toucher ma joue.
Guelbi ! Guelbi !