— Vous le deviendrez en présence de toute la vie. Vous apprendrez qu’il est fou de lutter ou de s’exaspérer contre elle.
— Je ne m’exaspèrerai pas, mais je la combattrai dans ses injustices et ses anomalies.
Le sculpteur redressa sa haute taille, et les yeux s’attachaient avec douceur sur son visage pensif aux tempes mates où les cheveux grisonnaient. Ses mains s’appuyèrent au dossier du divan arabe ; sous la jeune moustache, les lèvres fines s’entr’ouvrirent pour des paroles graves.
— La vie attaque, blesse, se dérobe ou riposte plus violemment quand nous voulons une revanche. Rien ne sert de guerroyer incessamment contre elle. Se soumettre est mieux. Elle récompense l’acceptation par le repos. Maurice Barrès pense qu’après avoir beaucoup attendu de la vie, de cette brève « promenade qu’il nous est donné d’accomplir à travers la réalité », on voit bien qu’il faudra mourir sans avoir rien possédé que la suite des chants qu’elle suscite dans nos cœurs. — Et n’est-ce point assez de ces chants ? N’est-ce point assez de l’errance et du soleil ?… L’humanité rebelle est discordante. La nature soumise est harmonieuse. C’est une leçon.
Le Mahdi répliqua :
— Pour profiter de la leçon, il faut se rapprocher de la nature, devenir simple. Peu sont disposés à cela. Les derniers simples, de simplicité naturelle, tendent à devenir compliqués.
— Et voilà votre ouvrage, ô leurs éducateurs.
— Claude Hervis, s’écria Noura, comment n’avez-vous pas encore renoncé à toute notre science, nos coutumes, nos vêtements laids, pour la précieuse ignorance, la peau d’ours des primitifs ou le bernous bédouin ?
— Il y a de l’horreur et de la lâcheté dans mon cas. Je redoute et je hais le cancan étonné des oies, le jappement des roquets humains. Cependant, je m’étudie à perdre la faculté de les entendre et je vous convie dans la tente ou sous les palmiers de mon avenir.
— Qui sait s’il restera des tentes et des palmiers ! — Noura ajouta en arabe : — Mouni, mon petit enfant, tu peux reprendre et garder la melahfa.