Comme Noura passait devant la porte d’Aziza Dherif, sa voisine, elle la vit s’ouvrir pour une m’lahïa bleu foncé, — cette cotonnade qui est le haïk des femmes ordinaires. La m’lahïa devait envelopper une géante dont la main musculeuse et très blanche, aux doigts peints referma le battant.

Noura poussa la porte à son tour et pénétra dans la cour intérieure. Elle vit la géante aux prises avec Aziza Dherif, Sisann sa fille, et Fatma, une jeune divorcée qui habitait avec elles. Les trois femmes multipliaient les caresses et les agaceries. La m’lahïa tomba laissant voir la somptueuse tunique et les joyaux tapageurs d’une prostituée. Dans la géante, Noura reconnut Sadek, un eunuque familier des logis arabes. On le disait de mœurs infâmes, et les convenances orientales acceptaient sa présence dans la maison des gens de bien comme dans celle d’Aziza Dherif, la digne et la vertueuse.

Sisann et Fatma complimentaient le personnage sur sa parure féminine. Elles se mirent à chanter et il mima la danse des Naïlat, mousmés d’Afrique, courtisanes du désert et des Ziban.

Aziza Dherif accueillait Noura affectueusement. Elle lui présentait une femme que la jeune fille n’avait pas aperçue d’abord, une femme de bonne famille, séduisante en son sourire très doux, en son beau regard intelligent. C’était une sœur de Sliman le spahi qui avait été l’époux d’Isabelle Eberhardt, de Si Mahmoud Saâdi, meddah roumi du Sahara.

La voix du meddah s’était tue. Plus ne galopait son libre cheval dans les sables d’El-Oued la fanatique, aux confins des Chotts ou par la hamada pierreuse, écrasée de soleil, et sur les pistes brûlantes du Figuig. Isabelle était morte, roulée parmi les cailloux du torrent d’Aïn-Sefra.

En apprenant la catastrophe, Mouni avait frappé des mains, joyeuse et vindicative à cause de sa méprise d’enfant. Puis, tendrement triste et pieuse, elle avait jeté vers l’horizon le baiser grave qu’on donne aux tombes musulmanes, un baiser à cause de Si Mahmoud qui aurait pu n’être vraiment que le petit cavalier imberbe qu’elle avait désiré de son premier désir.

La sœur de Sliman parla d’Isabelle.

— Son nom, chez nous était Merïem. Son cheval s’appelait Souf. Elle était savante et de bonne volonté, mais ne savait rien du travail des femmes et préférait bêcher un champ que préparer la nourriture. Voici la bague de mariage que mon frère Sliman lui acheta.

Elle montrait à son doigt un rubis minuscule serti de petites perles.

Et Sliman était mort aussi, récemment, chez sa sœur dont le visage labouré d’égratignures, la gandourah noire, le foulard sombre ajusté comme un béguin de religieuse attestaient le deuil.