— Prenez garde ! J’imagine ce visage décevant et plus décevant l’au-delà.

— Ami, quelle chose est plus décevante et périlleuse que la mer ? Et la mer a été conquise et vaincue par le sûr voyage des navires.

— Au prix de combien de naufrages ?

— Qu’importe ! Deux bateaux sombrent ; un troisième reprend la route et arrive au port. Tout s’achète. Il faut savoir payer largement. Il faut savoir mourir pour assurer une conquête et c’est lâcheté que reculer devant le prix qu’il faut y mettre, le sang ou les larmes.

Elle s’animait, la discussion exaltant l’amour de l’œuvre entreprise. La contradiction multipliait son zèle, le rendait triomphant dans une ferveur de volonté.

— Claude, mes petites sœurs musulmanes sont de beaux oiseaux en cage, des oiseaux des tropiques qui paraissent n’avoir d’abord que leurs plumes et qui ont une chanson, expression spéciale de leur pensée. Pour nous, cette pensée est lointaine à l’égal de la poésie primitive et souvent brutale des livres de Moïse. Je me rapproche de la pensée des oiseaux ; je l’admets avec indulgence pour ne la point effaroucher et la connaissant, voir comme on peut la transformer.

— Noura, Noura, vers quelle perfection conventionnelle la conduisez-vous !

— En admettant ; à la seconde génération le conventionnel sera du naturel. Nierez-vous toujours le progrès lent, mais sûr des âges après les âges ? Réfutez l’utilité du raffinement matériel, ô nomade, mais ne refusez pas à notre temps le perfectionnement moral.

Le sculpteur fut ironique. Il cita Nietzsche :

— Le grand résultat que l’humanité a obtenu jusqu’à présent, c’est que nous n’avons plus besoin d’être dans une crainte continuelle des bêtes sauvages, des barbares et de nos rêves.