Il y a un progrès dans un autre sens encore. Nous avons cette supériorité sur les Garamantes que, virtuellement, nos femmes n’appartiennent pas à nos voisins. Cependant, nous aurions des raisons d’être portés à rechercher comme eux la certitude de nos paternités. Nous avons cette supériorité sur les Angiles que notre épousée ne se prostitue pas aux passants la nuit de ses noces ; mais après, pouvons-nous affirmer qu’elle soit, à l’exemple de ces premières aïeules un modèle de sagesse et de pudeur ? Certes, il y a progrès ; nous sommes plus hypocrites.

Mais la jeune fille conseille :

— Laissez donc au mal et au bien, en toutes choses leurs parts respectives. La nature sait les équilibrer. La loi du bien est de progresser sans cesse, de tendre vers le mieux. Même si le mal grandit en proportion, le contraste est utile à la bonne cause. Il me plaît de mesurer la lumière et l’ombre et de trouver si souvent le jour plus long et plus magnifique que la nuit.

— Noura, vous êtes une grande exaltée de la poésie du devoir.


Tout le soleil d’une fin de jour flamba prodigieusement sur l’amphithéâtre des maisons arabes étagées, des verdures de la ville basse et sur les montagnes bleuies ; puis, il décrut. On sentit venir le soir rapide.

Claude Hervis reprenait en arpentant la terrasse :

— Vous comparez les Musulmanes à des oiseaux ; Je les vois mieux dans la souplesse et la beauté des chats depuis que je suis les lignes et les interlignes de vos lettres à notre amie commune. Elles sont des chats qui s’étirent dans la tiédeur des tapis, dorment ou caressent leur fourrure. Se soucient-elles du secret des rayons, des conditions de leur existence et de l’explication des choses ? Elles ne souhaitent que vivre dans leur ignorance, aussi longtemps qu’il se pourra, instinctivement heureuses du bonheur animal qui ne trompe point.

— Les chats et les oiseaux perdent l’instinct des bêtes pour acquérir l’intelligence des hommes. Seulement, ils ont des maîtres geôliers. Beaucoup d’enfants seraient mes élèves sans les pères opposés à l’instruction des filles comme les mères à celle des fils.

— Les pères sont de l’avis du Grec qui disait : — Que savait ma femme quand je l’épousai ? Elle n’avait pas quinze ans et l’on s’était surtout appliqué à tenir ses yeux et ses oreilles dans l’ignorance et à ne pas exciter sa curiosité. N’était-ce point assez qu’elle sût faire un manteau avec de la laine qu’on lui donnait ou distribuer la tâche aux fileuses ses servantes ?